Reportage Dans ce village du Nord situé sous le niveau de la mer, on se prépare déjà à la #MontéeDesEaux : "Il faudra pomper et encore pomper"

Niché dans une cuvette à la frontière franco-belge, Les Moëres est un village où l'on cohabite avec l'eau depuis plusieurs siècles. Un équilibre fragile que les collectivités locales espèrent protéger face aux mutations de l'environnement.

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La commune des Moëres, près de Dunkerque (Nord), reste au sec grâce à un vaste système d'évacuation des eaux de pluies vers la mer. (PIERRE-LOUIS CARON / FRANCEINFO)

Vue du ciel, la commune des Moëres (Hauts-de-France) est un alignement de rectangles réguliers, dont le découpage bien net intrigue. Il faut arpenter le village pour mieux comprendre la situation. Dans cette bourgade agricole, les terrains sont délimités par un réseau de fossés qui évacuent les eaux de pluie vers la mer du Nord, située à quelques kilomètres de là. Sans ce système, la commune d'un millier d'habitants disparaîtrait, car elle se trouve en grande partie sous le niveau de la mer  à moins 2,5 mètres en moyenne.

>> Cet article fait partie de l'opération spéciale #MontéeDesEaux lancée par franceinfo à l'occasion de la COP26

"Toute notre vie, on l'a vécue sous le niveau, on a l'habitude", répète Alain Allender, producteur de pommes aux Moëres depuis 35 ans. Si ses quatre hectares de verger sont "plutôt en sécurité" à un petit mètre de hauteur, sa ferme est en revanche plus vulnérable : moins 1,5 mètre d'après l'altimètre, et des souvenirs d'inondation ancrés dans la mémoire familiale. "Pendant la (Seconde guerre mondiale), les Allemands ont ouvert les écluses à Dunkerque, raconte l'arboriculteur, mes parents ont eu le temps de prendre le cheval, le matelas et la charette avant d'aller se réfugier dans d'autres fermes, à une dizaine de kilomètres d'ici." 

Une zone prise entre deux eaux

Quelques cartes postales de la période 1939-1945 montrent la place principale des Moëres inondée, son église flottant sur une surface trouble. Mais ces images du passé trouvent une résonnance particulière à l'heure du réchauffement climatique. "Quand j'ai commencé l'exploitation, on ne pensait pas à tout ça, souffle Alain Allender, mais après la grosse tempète Xynthia (qui avait frappé la France en février 2010), ces problématiques se sont amplifiées, on a commencé à en prendre conscience." 

L'agriculteur Alain Allender dans sa ferme située entre les villages des Moëres et de Warhem (Hauts-de-France), le 4 janvier 2021. (PIERRE-LOUIS CARON / FRANCEINFO)

Ancien marécage côtier, le territoire des Moëres a été gagné sur la mer au 17e siècle grâce à de longs travaux d'assèchement et d'évacuation de l'eau. Ces fossés appelés "wateringues" captent l'eau de pluie et l'acheminent vers la mer grâce à d'énormes pompes motorisées. Plus au Nord, une série d'écluses régulent l'eau douce et l'eau de mer au rythme des marées. 

"L'eau, on la pousse un peu plus loin et à un moment, il faut la récupérer et l'envoyer à la mer", résume Philippe Parent, directeur de l'Institution interdépartementale des wateringues (IIW) du Nord-Pas-de-Calais. "C'est une adaptation permanente depuis des siècles, ajoute-t-il, mais là, on sent qu'il va falloir aller plus loin." En août 2019, le quotidien régional La Voix du Nord posait une question grave à ses lecteurs du littoral : "Votre maison va-t-elle être engloutie par les eaux ?". Une inquiétude alimentée par des cartes prévisionnelles (page en anglais) de l'institut américain Climate Central, d'après lesquelles une hausse minimale du niveau des mers suffirait à inonder de nombreuses villes de la région.

Une station de pompage déverse les eaux d'un fossé dans un canal du village des Moëres (Hauts-de-France), le 4 janvier 2021. (PIERRE-LOUIS CARON / FRANCEINFO)

"Personne ne conteste que la mer va monter, objecte Philippe Parent, mais on ne sait pas si ce sera de soixante centimètres ou d'un mètre (d'ici 2100). Et puis les Américains oublient qu'entre la mer et nous, il y a tout un tas de digues et d'ouvrages qui protègent cette zone, jusqu'à un certain point bien-sûr." Le directeur de l'IIW assure qu'un travail prospectif vient justement de débuter, afin d'identifier "les risques pour la région d'ici 50 à 100 ans". 

"Pomper à 100% ou évacuer le territoire"

Aux Moëres, les stations de pompage qui bordent les chemins ont toute la confiance des habitants, ainsi que de leur maire, Patrick Théodon. "C'est un système robuste qui tient même lors des grosses intempéries", se félicite l'édile, qui assure que ses administrés ne sont "pas plus inquiets que ça" concernant les inondations. Par précaution, les permis de construire dans le village sont strictement encadrés et "de plus en plus difficiles à obtenir" fait remarquer le maire. L'intention des pouvoirs publics est claire : limiter le nombre de bâtiments et de personnes vulnérables dans cette zone à risque.

"Les surfaces bétonnées n'absorbent pas l'eau, souligne Alain Allender, en cinq minutes, tout se retrouve dans les fossés. Alors que dans les champs, les précipitations mettent beaucoup plus de temps avant de descendre, ça limite la montée des eaux." Prise en tenaille entre les averses et des marées qui risquent de gagner en amplitude, la zone des Moëres pourrait devenir encore plus dépendante de son système de régulation des eaux.

Un champ partiellement inondé dans le village des Moëres (Hauts-de-France), le 4 janvier 2021. (PIERRE-LOUIS CARON / FRANCEINFO)

"Il faudra pomper, et encore pomper", prévient Hervé Laniez, ancien maire de la commune et ancien responsable de la section locale des wateringues. "Comme l'eau est évacuée grâce à la gravité, du haut vers le bas, détaille-t-il, la hausse du niveau de la mer va forcément nous compliquer la tâche." Un constat partagé par l'Institution interdépartementale des wateringues, qui tente de quantifier ce phénomène.

"En moyenne, c'est 15% de l'eau qui est pompée, et le reste qui s'évacue à marée basse", explique Philippe Parent. "Mais à l'extrême, on pourrait un jour devoir pomper en totalité, comme le font déjà les Néerlandais à certains endroits", alerte le directeur de l'institution. "Entre pomper à 100% ou évacuer le territoire, il faudra regarder ça de très près et estimer le coût de cette protection." Pour garder les habitants de la région au sec, l'IIW dispose d'un budget annuel de 5 à 6 millions d'euros, "dont la moitié sert au fonctionnement, et l'autre moitié est investie pour mettre à niveau le système", détaille Philippe Parent.

Préparer "le monde d'après"

Face à une montée des eaux jugée inévitable, les collectivités locales s'organisent et comptent sur la participation de chacun. Aux Moëres, comme le rappelle Alain Allender, l'entretien du réseau d'évacuation est en partie financé par les habitants et les agriculteurs, pour un coût qui avoisine "30 euros par hectare et par an" détaille-t-il. "Le problème, c'est que ça ne fonctionne pas comme ça dans les communes alentours, déplore l'arboriculteur. A trente kilomètres d'ici, personne ne paye pour ça mais l'eau arrive quand même chez nous, on doit donc évacuer l'eau des autres."

A l'avenir, le coût de ces infrastructures sera-t-il mieux réparti entre les villes et villages de la région ? "En 2004, la protection contre les inondations a fait l'objet d'une réforme, c'est une compétence obligatoire des collectivités, rappelle Philippe Parent, et donc des maires et des intercommunalités qui sont bien plus attentifs aux questions hydrauliques quand ils aménagent leur territoire." Pour contourner le problème, le directeur de l'IIW a plusieurs idées, dont la création de bassins de stockage.

Un tuyau permet l'évacuation de l'eau d'un champ vers une wateringue dans le village des Moëres, le 4 janvier 2021. (PIERRE-LOUIS CARON / FRANCEINFO)

"On a un problème de ressources depuis quelques années, note Philippe Parent, avec des été plus secs mais beaucoup d'eau en hiver, que l'on rejette massivement vers la mer. Est-ce qu'on ne pourrait pas faire d'une pierre deux coups en gardant ce trop-plein d'eau ?" Le responsable n'exclut pas des "solutions innovantes pour le monde d'après", qui viendraient s'ajouter à l'installation de pompes supplémentaires. "Il y a une campagne de communication à mener en parallèle, ajoute-t-il, car les gens ne sont pas tous conscients qu'ils vivent sur un polder."

Dans la salle communale des Moëres, le maire, Patrick Théodon, ambitionne de monter une exposition photo retraçant les grandes inondations qui ont frappé le village. Une façon "de lier passé et futur" explique-t-il, en informant "les moins de 40 ou 30 ans sur leur environnement". Interrogé sur la survie de son village, Alain Allender estime que la question des inondations "continuera à se poser (...) de plus en plus", même s'il refuse de "trop s'inquiéter". Et quand on l'interroge sur l'avenir de sa ferme, propriété familiale depuis cinq générations, le producteur de pommes se fait tout autant philosophe. "Avec le changement climatique, on fera peut-être du riz", sourit-t-il.

*Ce reportage a été réalisé en janvier 2021. Depuis, l'horticulteur Alain Allender a transmis son activité à un jeune exploitant, et compte déménager de la ferme familiale en 2022. Son successeur assure à franceinfo avoir "entière confiance" dans les pompes qui maintiennent la zone au sec. 

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