Glissement de terrain au lac du Chambon : "Il n'existe aucun moyen d'empêcher ce glissement, ni même de le ralentir"

Le glissement de terrain, découvert en mai au niveau de la rive droite de la retenue d'eau, s'accélère depuis le 4 juillet. Lionel Lorier, responsable de la Société alpine de géotechnique, explique à francetv info les raisons et les éventuels dangers de ce phénomène.

Un glissement de terrain sur un pan de la montagne au-dessus du lac du Chambon (Isère), le 4 juillet 2015.
Un glissement de terrain sur un pan de la montagne au-dessus du lac du Chambon (Isère), le 4 juillet 2015. (PHILIPPE DESMAZES / AFP)
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Et glou et glou et glou… En Isère, près de 800 000 mètres cubes de schiste s'enfoncent dans le lac du Chambon. Le glissement de terrain, découvert en mai au niveau de la rive droite de la retenue d'eau, s'accélère depuis samedi 4 juillet. Pour comprendre ce phénomène et ses potentiels dangers, francetv info a interrogé Lionel Lorier, responsable de la Société alpine de géotechnique (Sage).

Francetv info : Quelle est l'origine de ce glissement de terrain ?

Lionel Lorier : On a découvert ce glissement récemment, au mois de mai. Ce sont des lésions dans le tunnel de la départementale qui nous ont alertés. Les fissures ont peu à peu grossi, certaines s'ouvraient. Un diagnostic nous a permis de voir que c'était le versant qui grignotait l'ouvrage et provoquait ces déformations. Face au danger, le tunnel a été fermé. Ce pan de la montagne bougeait certainement depuis longtemps, peut-être de quelques centimètres par an. Le mouvement s'est réactivé avec la pesanteur : ces roches sont en équilibre, et une redistribution de leur masse a accéléré ce phénomène 100% naturel.

Quelle est la taille du pan de la montagne qui se détache ?

D'après nos observations, ce pan fait 280 mètres de long, pour 100 mètres de large et 25 mètres d'épaisseur. Cela représente pas moins de 800 000 mètres cubes de schiste, une roche noire assez friable, soit 2 millions de tonnes au total.

Comment surveiller ces roches instables ? 

Depuis le mois de mai, nous avons mis en place deux systèmes permettant d'évaluer cette progression. Le premier est topographique, à distance. On a implanté des cibles dans les roches mouvantes et placé un appareil de mesure sur le versant d'en face, de l'autre côté de la retenue. Ce procédé permet de repérer les mouvements de ces cibles, au demi-centimètre près. Un deuxième système est installé au niveau des principaux arrachements de roches, c'est-à-dire entre les zones stables et instables. On mesure alors le déplacement de la roche au niveau des fissures.

Quel danger ce glissement représente-t-il ?

Outre le danger pour le tunnel, ce détachement de roche aurait pu représenter un danger pour le barrage EDF. L'entreprise a fait des modélisations pour mesurer la hauteur des vagues en cas de détachement brutal de la falaise. La vague aurait été importante sur la rive d'en face, versant ouest, mais, dans le pire des cas, elle n'aurait pas dépassé cinq mètres au niveau du barrage, puisqu'il est situé bien plus loin, au bout du lac.

Pourquoi assiste-t-on à un "glissement" et non une "rupture brutale" du versant, comme l'indique la préfecture ?

Ah, mais ça ne glisse pas tout doucement ! D'après nos estimations, la rupture devait avoir lieu entre vendredi et dimanche. Samedi, vers 19 heures, on a constaté des éboulements importants, de l'ordre de plusieurs milliers de mètres cubes. La rupture est encore active, elle se fait dans le temps. La montagne se ruine petit à petit, avec des vitesses de déplacement toujours soutenues. Par endroits, le versant a bougé de 30 mètres en une seule journée. Il n'existe aucun moyen d'empêcher ce glissement, ni même de le ralentir, car il ne peut pas se stabiliser au niveau de sa base, qui est à une vingtaine de mètres sous l'eau. Il serait beaucoup trop dangereux de mettre des gens ou des engins en travers de sa course. On laisse faire.

Pourquoi ne pas avoir dynamité la roche ?

Cette option a été envisagée au tout début. Mais elle n'a pas été retenue, car cette partie du versant est très dégradée. Des failles étaient déjà ouvertes en profondeur, certaines atteignaient un mètre de largeur et 10 mètres de profondeur. Le massif était déjà tellement fracturé que l'explosif n'aurait servi à rien. La roche n'était pas assez "serrée". 

Ce phénomène est-il rare ?

Absolument pas. On peut retrouver ce type de mouvement ailleurs dans les Alpes. Mais on ne les suit pas, car ils se trouvent en pleine montagne et n'intéressent personne ! Au lac du Chambon, la présence du barrage et du tunnel change la donne.

Sait-on quand ce glissement sera terminé ?

Cela peut prendre encore quelques jours. Après, la montagne conservera une cicatrice, en forme de cuillère, et un tas d'éboulis à son pied.