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Entre astuces et résignation, les Pékinois apprennent à vivre avec la pollution

Un an après "l'airpocalypse" de janvier 2013, francetv info s'est rendu à Pékin pour voir comment les Chinois font face à la forte pollution de l'air qui frappe, chaque hiver, la capitale chinoise.

Article rédigé par
Envoyé spécial à Pékin - Thomas Baïetto
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Lorsqu'il va au travail à vélo les jours de pollution, affrontant le trafic pékinois, Chen Mulong porte ce type de masque. (THOMAS BAIETTO / FRANCETV INFO)

Accroupi dans le sable, Tiantian observe avec circonspection les jouets qui l'entourent. Le garçon de 2 ans opte pour une tractopelle, qu'il remplit à l'aide d'un arrosoir. Peu convaincu par cette méthode, il abandonne bien vite l'ustensile. Une fois sa tâche achevée, il se frotte les mains, satisfait, et regarde ses petits camarades qui jouent dans leur coin. Le Pékinois passe son dimanche au bac à sable, comme beaucoup d'enfants de son âge, un peu partout dans le monde.

A un détail près. Ce ne sont pas les arbres du parc Chaoyang, pourtant tout proche, qui bordent son terrain de jeu. Non, le bac à sable de Tiantian est en intérieur, planté au milieu des magasins et des escalators de Joy City, l'un des centres commerciaux géants de Pékin. En hiver, le garçonnet joue rarement dehors, et ce n'est pas simplement la faute du froid mordant dans la capitale chinoise. "Quand l'indice de pollution dépasse 150, je n'emmène pas mon fils au parc", explique Zhao Jing, sa mère. Un chiffre régulièrement atteint et dépassé l'hiver à Pékin : ce dimanche 19 janvier, l'indice de la qualité de l'air, calculé à partir des niveaux de particules fines et d'autres polluants, oscille entre 100 et 300. "Cela fait deux mois qu'on n'y est pas allés. (...) Ce terrain de jeu remplace le parc", témoigne la trentenaire.

"Il n'ira pas dans une école sans filtre à air"

Zhao Jing n'a pas toujours été aussi vigilante concernant la pollution de l'air, qui se manifeste certains jours par une épaisse purée de pois stagnant sur la ville. "J'ai commencé à y prêter attention en 2013, parce que le problème est devenu évident avec le brouillard. J'avais mal à la gorge", raconte-t-elle. L'an dernier, au mois de janvier, un épisode de pollution particulièrement sévère (993 µg/m³ de PM2.5 le 11 janvier) a profondément choqué les Pékinois. 

Pour de nombreux parents, le bac à sable de Joy City, un centre commercial géant de Pékin, est devenu une alternative au parc les jours de pollution, comme dimanche 19 janvier 2014. (THOMAS BAIETTO / FRANCETV INFO)

Depuis, cette comptable dans une compagnie d'assurances regarde chaque jour sur son portable le niveau de pollution, porte un masque lorsqu'il dépasse 200, et amène régulièrement son fils à Joy City depuis avril. Et comme la situation ne s'est pas améliorée, elle a acheté en octobre un filtre à air, à 4 000 yuans (484 euros), qui fonctionne "presque tous les jours".

La jeune femme ne sait pas vraiment si son fils souffre de la mauvaise qualité de l'air. "Je pense parfois qu'il a de la toux à cause de cela. Il y a quand même un lien", s'inquiète-t-elle. Elle préfère donc ne pas prendre de risque. En septembre, Tiantian ira à l'école pour la première fois, et sa mère "n'imagine pas l'envoyer dans un établissement sans machine à filtres"

Masque à gaz ou travail à domicile

Chen Mulong n'a pas d'enfant. Pourtant, chaque matin, lorsqu'il se lève, ce trentenaire ingénieur chez Nokia regarde sur son smartphone l'indice de pollution et jette un œil par la fenêtre de son appartement. "Quand je peux voir clairement les bâtiments à 200 mètres, c'est que ça va. Mais quand l'indice dépasse 300 ou 400, on ne les voit pas du tout", commente-t-il, avant de préciser : "Cet hiver, c'est correct, il y a deux jours clairs par semaine. Cet automne, c'était un ou deux jours par mois".

Le jeune homme a pris conscience du problème après les Jeux olympiques de 2008, lorsque les autorités ont relâché les efforts faits pour améliorer la qualité de l'air pendant les épreuves. "J'ai senti un décalage, raconte-t-il. J'avais une rhinite et je dormais mal. Je pensais que c'était une simple maladie. Mais je n'étais pas gêné lorsque l'air était propre." Surtout, Chen Mulong est un grand amateur de vélo. Il n'hésite pas à parcourir régulièrement 23 kilomètres pour aller travailler, avec la bicyclette qu'il a lui-même confectionnée. Il passe alors plus d'une heure dans le trafic pékinois.

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Parce qu'il ne compte pas renoncer à sa passion, le trentenaire a investi dans un masque à 150 yuans (18 euros). Il se lève d'un pas décidé et revient en brandissant fièrement son modèle, sûr de son effet. L'objet ressemble à un masque à gaz, avec ses deux filtres violets de part et d'autre du visage. "Sur un forum de cyclistes, ce modèle, spécialisé dans la protection des ouvriers, est conseillé", explique-t-il. S'il ne le porte pas tous les jours, il le garde constamment dans son sac, au cas où. Parfois, lorsque la pollution est trop importante, il travaille chez lui.

S'alarmer ? "Cela servirait à quoi ?"

Tous les Pékinois ne sont pas aussi précautionneux que Zhao Jing ou Chen Mulong. Dans la rue, ceux qui ne portent pas de masques restent majoritaires, même les jours de très forte pollution. Les plus angoissés sont les plus riches et les plus éduqués, pas les plus exposés. A Nanhuayuan, dans la banlieue de Pékin, les habitants ne peuvent s'offrir le luxe de se protéger, même si les raisons ne manquent pas. Cet ancien village agricole, collé au cinquième périphérique, se trouve à moins de 200 mètres de la plus grande centrale à charbon de la capitale chinoise. Difficile de manquer ses grandes tours de refroidissement, pareilles à celles que l'on trouve dans les centrales nucléaires françaises. Ici, les arbres sont gris de poussière.

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"Notre village se trouve sous les fumées de la centrale", témoigne monsieur Zhang, 58 ans. "Il suffit de regarder la télévision. C'est toujours dans le sud-est de Pékin que l'air est le plus mauvais", le coupe un ami, qui préfère ne pas donner son nom. Le premier a perdu sa mère en 2012, emportée en quelques mois par un cancer du poumon. Les deux hommes sont convaincus, à tort ou à raison, qu'il y a lien entre la centrale et la mort de la femme, même si elle avait 81 ans, et aimait fumer. D'ailleurs, "avant, les gens mourraient de mort naturelle ici, assure le second. Maintenant, ce sont les cancers".

Le village de Nanhuayuan se trouve aux portes de la plus grande centrale à charbon de Pékin. (THOMAS BAIETTO / FRANCETV INFO)

Pourtant, ils ne portent jamais de masques et ne modifient pas leur emploi du temps les jours de forte pollution. "Si je m'inquiétais, ça servirait à quoi ? A rien. Ce n'est pas nous qui décidons dans ce pays", lâche monsieur Zhang, résigné.

"Si je m'inquiétais, d'autres prendraient ma place"

Le même fatalisme est à l'œuvre dans les rues du centre-ville de Pékin. Depuis deux ans, madame Wang, 42 ans, astique huit heures par jour une parcelle de trottoir en face du stade des Travailleurs, écharpe remontée sur le visage. "On m'a donné un masque, mais il me gêne pour travailler. C'est difficile de respirer pendant huit heures avec un masque."

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Comme tous les balayeurs, elle perçoit l'indemnité des "suceurs de poussière", de 15 yuans maximum par jour (1,80 euro). Ce bonus existe depuis longtemps, et n'a pas été réévalué après les derniers pics de pollution. Qu'importe. "Quand l'air est trop pollué, je préfèrerais ne pas travailler, même si tu me donnes 100 yuans (12 euros)", lance madame Wang, avant de préciser : "On risque d'attraper une pneumoconiose, et pour soigner cette maladie, il faut payer beaucoup plus que 100 yuans". L'une de ses anciennes collègues souffre justement de cette maladie provoquée par l'inhalation de poussières. 

Mais madame Wang n'envisage pas de quitter ce métier, payé entre 2 000 et 3 000 yuans par mois (de 242 à 362 euros). "C'est un bon boulot quand même", assure-t-elle. L'une de ses collègues, madame Hou, résume de manière plus crue le sentiment d'une majorité des travailleurs de la rue. "Si je m'inquiétais, d'autres prendraient ma place", explique-t-elle, avant de glisser : "D'abord, survivre. Ensuite, la santé."

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