Témoignages Déçus par la présidentielle, les militants écologistes veulent intensifier leurs actions de terrain : "C'est plus fort que le vote"

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Des activistes réunis par le collectif Résistances locales érigent un mur symbolique devant le ministère de la Transition écologique, à Paris, le 26 avril 2022. (PIERRE-LOUIS CARON / FRANCEINFO)

La réélection d'Emmanuel Macron justifie, pour certains activistes, une "montée en puissance" de la mobilisation pour l'environnement. Loin des partis politiques, ils font le choix des blocages, des manifestations et des procédures judiciaires.

En quelques minutes, les parpaings s'entassent devant la porte close du ministère de la Transition écologique. A 6h15 du matin, hormis quelques employés matinaux, le trottoir parisien est désert. Gilets orange sur le dos et masques sur le visage, la vingtaine d'activistes doit pourtant faire vite. Ils érigent un mur d'1,60 m et le consolident avant d'y inscrire un message à la bombe de peinture : "Ministère fermé, reprenons les terres". Le tout sous les yeux de quelques policiers garés à bonne distance dans un fourgon. "C'est pas bien méchant, mais ça va nous occuper la matinée", maugrée un gradé, arrivé sur place dix minutes plus tard pour interroger les rares témoins de la scène.

Le mur érigé par Résistances locales devant le ministère de la Transition écologique, à Paris, le 26 avril 2022. (PIERRE-LOUIS CARON / FRANCEINFO)

Cette action, coordonnée par le collectif écologiste Résistances locales, était la première d'une liste de manifestations et de blocages organisés à travers le pays, mardi 26 avril. Soit deux jours après le second tour de l'élection présidentielle, un scrutin "dans lequel on n'avait pas beaucoup d'espoir de toute façon", confiait une militante à franceinfo lors de l'action parisienne. Un sentiment partagé par de nombreux activistes qui ont participé à la journée de mobilisation.

"Rapidement, c'était plié pour moi"

C'est le cas de Sébastien, 47 ans, qui espérait "voir une victoire de la gauche" à la présidentielle. "Mais pas forcément Europe Ecologie-Les Verts (EELV)", précise ce chargé de projet dans le social installé à Libourne (Gironde). Avant tout, ce militant de l'association Les Braises, qui se bat depuis deux ans contre un projet d'aéroport pour jets privés près de Saint-Emilion (Reporterre explique dans cet article leurs actions), désirait "de vrais débats sur l'environnement, avec des acteurs sérieux". A l'approche du premier tour, le 10 avril, ses espoirs se sont finalement éteints. "Rapidement, c'était plié selon moi. On a vite compris qu'on se retrouverait avec le même duo perdant qu'en 2017", confie-t-il, en visant Emmanuel Macron (LREM) et Marine Le Pen (RN). 

La désillusion s'est fait sentir au même moment pour Sabrina, 41 ans, elle aussi active dans l'association Les Braises. "J'avais beaucoup d'espoir jusqu'au soir du premier tour", raconte celle qui a voté Jean-Luc Mélenchon (LFI). "Même si je ne suis pas fan du personnage, j'appréciais beaucoup le volet écologique de son programme, ainsi que l'équipe qui l'avait rédigé", précise-t-elle. Un vote résolument utile pour Sabrina, peu emballée par Yannick Jadot et son parti, EELV. "Je les trouve opportunistes, et certaines de leurs mesures, comme la forte taxation des carburants, risquent d'aggraver les inégalités sociales", estime cette employée de la fonction publique hospitalière, qui a voté pour Emmanuel Macron au second tour, "à contrecœur, pour faire barrage et rien de plus".

"On peut être profondément écolo sans adhérer à un parti vert."

Sabrina, 41 ans, militante en Gironde

à franceinfo

Pour Daniel Boy, chercheur au Cevipof de Sciences Po Paris, l'électorat vert en France "dépend étroitement du type d'élection". Et le scrutin présidentiel "a toujours débouché sur de mauvais scores [pour les partis écologistes], contrairement aux élections européennes et, plus récemment, aux municipales", explique à franceinfo ce spécialiste du vote écologiste. 

La faute à "un manque de structuration de ces partis", estime quant à lui Albert Ogien, directeur de recherche au CNRS. "Il faut bien différencier les militants, qui adhèrent aux idées d'un parti, sont au service de ces idées, et les activistes, qui acceptent beaucoup moins les directives et agissent de façon décentralisée", rappelle-t-il. "En France, la séparation entre les deux reste importante", souligne Albert Ogien, citant la popularité croissante de mouvements "sans visage" comme Extinction Rebellion.

"On a été écrabouillées par cette élection"

Depuis Avignon (Vaucluse), François, 45 ans, raconte quant à lui avoir distribué 800 tracts mardi. Il dénonce le projet de contournement de la ville via la construction d'une route nationale et d'une voie express. "C'est 50 hectares de terres agricoles menacées, un vrai danger pour la gestion de l'eau et la biodiversité", s'étrangle l'agriculteur spécialisé dans le bio. S'il a suivi la primaire écologiste, il avoue avoir "rapidement décroché" pendant la campagne présidentielle, "car l'écologie n'a occupé qu'une place dérisoire".

"On a l'impression d'une fuite en avant, que rien ne change, alors que les rapports des scientifiques sont accablants."

François, 45 ans, agriculteur dans le Vaucluse

à franceinfo

Pour François et les activistes qu'il côtoie, la réélection d'Emmanuel Macron a eu l'effet d'une douche froide. "Lors de son premier mandat, l'Etat a été condamné pour inaction climatique [par le Conseil d'Etat en octobre 2021], et lui préfère payer une amende journalière plutôt que de faire des réformes", dénonce-t-il. Le président réélu a beau promettre la nomination d'un Premier ministre chargé d'une mission de "planification écologique", François n'arrive pas à croire "une seconde que cela changera quelque chose". Alors, face à "l'urgence climatique", il pense avant tout à la mobilisation locale. "C'est plus fort que le vote, et sur des projets concrets, ciblés, on peut faire bouger les choses", assure-t-il.

"Déçues d'avance" par le second mandat d'Emmanuel Macron, Elicha*, 30 ans, et Lucie, 28ans, disent avoir besoin de "reprendre des forces" en vue de futures actions. "On a été écrabouillées par cette élection, l'écologie n'a pas du tout été présente et ça nous inquiète", dénoncent les deux jeunes femmes, rencontrées par franceinfo près du ministère de la Transition écologique.

Alors que le dernier rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) appelle à des politiques d'urgence d'ici à 2025 pour conserver un monde "vivable", Lucie et Elicha confient que l'éco-anxiété pousse certains activistes à vouloir "monter d'un cran". "Personnellement, je ne suis plus anxieuse, je suis éco-vénère", lance Elicha d'un rire nerveux. Avec, pour conséquence, "une envie de se tourner vers des actions plus risquées, comme le font les Amis de la Terre ou Extinction Rebellion par exemple".

"Les actions, c'est tout ce qu'il nous reste"

La désillusion vis-à-vis de la politique peut-elle catalyser l'envie d'agir des militants écologistes ? "C'est sans conteste un moteur puissant, analyse Daniel Boy, surtout que l'activisme est bien plus enthousiasmant que l'adhésion à un parti, notamment chez les jeunes et les déçus du jeu électoral." Jusqu'à représenter l'unique issue de secours pour certains : "Après cette élection ratée, on se dit que les actions, c'est tout ce qu'il nous reste", grommelle Jean-Luc, 62 ans, paysan dans le sud du Tarn. Dans son petit village de Lescout, l'extension controversée d'une ferme-usine de poules pondeuses est prévue.

"Cette usine cause des nuisances, elle pollue, elle est très exposée au risque de grippe aviaire, c'est une aberration à tous les niveaux", dénonce Jean-Luc, qui milite depuis cinq ans pour l'abandon du projet. "Par le passé, je votais à toutes les élections, mais je m'y retrouve de moins en moins", souffle-t-il. Membre de la Confédération paysanne, il reste persuadé "qu'il ne faut pas déserter la scène nationale" et ses lieux de négociations, même si la mobilisation locale apporte "de bien meilleurs résultats", comme dans le cas de l'abandon du projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique) ou du centre commercial EuropaCity (Val-d'Oise).

Un constat nuancé que valide d'ailleurs Albert Ogien. "Les activistes arrivent généralement à faire pression sur les institutions nationales, le Parlement européen ou encore les entreprises, rappelle le spécialiste des mouvements protestataires. Mais il ne faut pas oublier que les partis politiques sont capables d'obtenir d'autres mesures, souvent de plus grande ampleur." Reste à voir, selon le chercheur, ce qui ressortira des négociations menées à gauche en vue des législatives. "La majorité des activistes écolos se trouvent de ce côté de l'échiquier politique, rappelle-t-il. Les partis concernés seront-ils flexibles, ouverts aux activistes, ou vont-ils rester bloqués dans leur dogme ?" 

*Les noms signalés par un astérisque ont été modifiés, à la demande des intéressés.

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