Reportage "Nos rapports ne sont pas lus" : on a suivi les scientifiques prêts à former les nouveaux députés aux enjeux du climat et de la biodiversité

Lancée par un climatologue et un ancien député, l'opération #MandatClimatBiodiversité vise à former les nouveaux députés aux bases scientifiques du réchauffement climatique et de la crise de la biodiversité. Et pour le moment, les nouveaux élus ne se précipitent pas sous son chapiteau.

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Le barnum monté pour l'opération #MandatClimatBiodiversité, le 20 juin 2022 à Paris. (THOMAS BAIETTO / FRANCEINFO)

"Ah non, surtout pas le Giec !" En sortant de l'Assemblée nationale, lundi après-midi, à Paris, Nicolas Dupont-Aignan ne s'attendait pas à être invité à se former sur les enjeux environnementaux. Si une trentaine de scientifiques ont planté leur barnum non loin du Palais-Bourbon, c'est bien parce que nul n'est censé ignorer le réchauffement climatique et le déclin de la biodiversité. Surtout pas ceux qui s'apprêtent à voter les lois pendant cinq ans, dont le député de droite souverainiste, réélu dimanche soir dans l'Essonne.

Au lendemain des élections législatives, une trentaine de scientifiques, emmenés par le climatologue Christophe Cassou et l'ancien député Matthieu Orphelin, ont donc lancé, lundi 20 juin, l'opération #MandatClimatBiodiversité"L'objectif : transmettre une parole factuelle et impartiale sur l'évolution du climat et du vivant à tous les parlementaires, dans une démarche totalement apartisane", cadrent-ils.

Pendant trois jours, ces spécialistes du climat et de la biodiversité, parmi lesquels figurent des auteurs du Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) et de l'IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques), sont à la disposition des 577 députés nouvellement élus pour des formations express d'une vingtaine de minutes sur les grands enjeux environnementaux. Des documents, comme les très courts résumés des rapports du Giec élaborés avec l'association Pour un réveil écologique, leur sont également distribués (en format PDF ici)"Les décisions prises aujourd'hui conditionnent le climat et l'environnement de demain. Les rapports que l'on écrits ne sont utiles que si les décideurs s'en emparent", justifie Christophe Cassou, membre du Giec.

"Nos rapports ne sont pas des opinions, mais des faits"

Leur démarche, spontanée et volontaire, souligne en creux l'absence de formation dispensée par l'Assemblée nationale. Les rapports du Giec ou de l'IPBES ne sont jamais présentés dans l'Hémicycle, contrairement à ceux de la Cour des comptes. Et ce n'est pas parce que les députés en maîtrisent déjà le contenu.

"Nos rapports ne sont pas lus. Les dirigeants politiques actuels ne sont pas à la hauteur de l'urgence climatique et environnementale."

Wolfgang Cramer, auteur du Giec

à franceinfo

En 2020, 21% des députés français estimaient que le changement climatique était une "hypothèse sur laquelle les scientifiques [n'étaient] pas tous d'accord", selon une étude de l'Ademe, l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie. Le réchauffement du climat, sous l'effet des énergies fossiles brûlées par l'homme pour se déplacer, se loger ou se nourrir, reste pourtant une certitude scientifique aussi solide que le fait que la Terre est ronde. "Notre message, c'est que les alertes sur le climat et la biodiversité ne sont pas des opinions, mais des faits scientifiquement établis", martèle la géographe Magali Reghezza-Zitt, membre du Haut Conseil pour le climat.

Au-delà de cette base indispensable, Léa Falco, membre de l'association Pour un réveil écologique, estime que "l'écologie doit faire partie de la grammaire de tous les partis politiques, comme l'économie". Christophe Cassou voudrait, lui, que les élus prennent conscience que le climat est gouverné par "les lois intangibles de la physique", que chaque émission de gaz à effet de serre supplémentaire augmente les risques pour les sociétés humaines et la biodiversité et qu'il faut agir maintenant. "Aujourd'hui, le niveau d'action est très insuffisant et la France n'est pas dans les clous", rappelle-t-il.

Refus et promesses vagues

Fraîchement retraité de l'Assemblée nationale, Matthieu Orphelin espère qu'une majorité absolue (soit 289 députés) de ses anciens collègues profitera de cette "formation premier secours". Ce n'est pas gagné : lundi après-midi, les jeunes bénévoles positionnés aux entrées du Palais-Bourbon pour inviter les nouveaux élus à rejoindre le barnum ont essuyé quelques refus nets, comme celui de Nicolas Dupont-Aignan. Et plusieurs promesses vagues : "Je passerai", a ainsi assuré la députée de l'Isère Caroline Abadie (LREM). Seule l'élue La France insoumise de Paris Danielle Simonnet s'est présentée en fin de journée pour saluer l'initiative et échanger avec quatre scientifiques. "Je suis déjà sensibilisée, mais c'est toujours passionnant de voir comment ils l'expliquent et le synthétisent en vingt minutes", justifie-t-elle au milieu des micros des journalistes.

C'est l'un des écueils de la démarche. Les députés qui se présenteront dans les prochains jours ne sont-ils pas ceux qui se préoccupent déjà du sujet ? Viendront-ils de tous les bords politiques ? Sur France Inter, Marine Le Pen a déjà dit qu'elle ne s'y rendrait pas, estimant être "très au fait de la situation". L'opération repose en outre sur le présupposé que le manque d'action contre le réchauffement climatique est dû à un déficit de formation et pas à des choix politiques conscients. "Jusqu'ici, on ne sait pas si c'est par méconnaissance ou par manque de volonté politique, analyse Léa Falco. S'ils sont formés, on saura." Avis aux députés : l'opération #MandatClimatBiodiversité se poursuit mardi et mercredi, de 9 heures à 17 heures.

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