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Pétrole "faible en émission", charbon "neutre" et gaz "propre"... Que cachent les promesses vertes des géants de l'or noir ?

Entre pragmatisme et "greenwashing", les acteurs du secteur pétrogazier placent la communauté internationale face à ses contradictions : la nécessité de sortir des énergies fossiles et une dépendance profonde aux hydrocarbures.
Article rédigé par Marie-Adélaïde Scigacz
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Un terminal gazier à Brunsbettel, en Allemagne, le 20 janvier 2023. (MARCUS BRANDT / DPA / AFP)

Et pourquoi pas "nommer le PDG d'un groupe de tabac pour superviser une conférence sur les anticancéreux" ? L'annonce, mi-janvier, de la nomination de Sultan Al-Jaber à la présidence de la COP28, organisée aux Emirats arabes unis, a suscité les critiques de certaines ONG. Elle a aussi soulevé un débat aussi crucial qu'inflammable sur la place des énergies fossiles dans la transition énergétique. A la tête de la compagnie pétrolière émiratie Adnoc et de sa petite sœur dédiée aux renouvelables, Masdar, le ministre de l'Industrie du pays hôte de la conférence de l'ONU pour le climat défend "une approche pragmatique" de ce défi, dont dépend l'avenir de la planète. Une vision de la transition "réaliste et axée sur les solutions", plaide-t-il, citant les énergies renouvelables et décarbonées, mais aussi le gaz et le pétrole.

Pour les compagnies pétrolières et gazières, le poison figure dans la recette de l'antidote. Tant pis si le consensus scientifique rappelle que l'objectif d'une limitation à 1,5°C d'ici 2100 de la hausse des températures implique de faire une croix sur les énergies fossiles.

Un tour de passe-passe

Antonio Guterres n'a pas pour habitude de mâcher ses mots quand il parle crise climatique. Face aux élites économiques et politiques, rassemblées le 18 janvier au forum mondial de Davos (Suisse), le secrétaire général de l'ONU a fustigé "les producteurs de combustibles fossiles et ceux qui les soutiennent". Ils "continuent de se battre pour accroître la production, tout en sachant pertinemment que leur modèle économique est incompatible avec la survie de l'humanité", a tonné le diplomate, critiquant les engagements climatiques "douteux" ou "obscurs" de nombreuses entreprises. 

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Depuis la signature en 2015 des accords de Paris, nul ne peut faire de business sans se revendiquer d'une manière ou d'une autre sur la voie de la "neutralité carbone". TotalEnergies, Shell ou encore BP proposent à présent du gaz naturel liquéfié estampillé "neutre en carbone", ou en partie "compensé" par des investissements dans le renouvelable ou la protection des forêts. Certaines de ces pratiques ont d'ailleurs conduit à une plainte au pénal et à l'ouverture, en décembre 2021, d'une enquête visant TotalEnergies pour "pratiques commerciales trompeuses".

Dotés de plans d'action climatique, les champions toutes catégories de l'envoi dans l'atmosphère de gaz à effet de serre détaillent volontiers leurs stratégies pour réduire leurs émissions : décarbonation des procédés d'extraction, de production, de transport… "Il s'agit surtout de rendre 'neutre' leurs propres activités, en installant par exemple des panneaux solaires pour alimenter une plateforme pétrolière. Mais il n'est pas question d'extraire moins de pétrole, ni d'endosser la responsabilité des émissions qui seront générées par leurs clients", relève Philippe Ciais, spécialiste du cycle du carbone et membre de l'Académie des sciences. Un "tour de passe-passe" que le physicien résume ainsi : "C'est un peu comme si je vous vendais de la drogue tout en assurant n'avoir rien à me reprocher puisque mes dealers, eux, n'en consomment pas."   

Dans un rapport publié fin 2022 (en anglais), la société de consulting Wood McKenzie notait que seules 10 des principales firmes intégraient dans leurs programmes de réduction des émissions une part imputée à l'usage que fait le client de ce fameux carburant. Or, cette consommation représente "80 à 95% du total des émissions générées par les entreprises du pétrole et du gaz".

Le "dilemme" de notre dépendance

Les efforts vantés par les multinationales agissent par conséquent sur une part minime des émissions produites par l'activité pétrogazière. Et les promesses de "pétrole basse émission", ou de "gaz net-zero", "relèvent du greenwashing", tranche Philippe Ciais. "Il n'existe aujourd'hui pas de scénario dans lequel nous luttons contre le réchauffement climatique en continuant d'émettre du CO2, et donc d'extraire ces ressources. Même produites de la façon la plus propre, les énergies fossiles nous lèguent des émissions qu'il nous faudra gérer dans le futur."

Cela fait longtemps que les militants du climat martèlent qu'il faut laisser le charbon, le pétrole et le gaz sous terre. Imaginant le paysage énergétique mondial en 2050, l'Agence internationale de l'énergie plaidait en 2021 pour qu'il n'y ait "pas de nouvelles explorations et exploitations pour du pétrole ou du gaz, pas de nouvelles mines ou d'expansion de celles qui existent", et ce de manière immédiate. Tandis que le Giec rappelait, dans sa dernière publication, la nécessité d'abandonner le charbon (–95% d'ici à 2050) et de réduire de 60% et de 45% notre consommation de pétrole et de gaz. 

A ce titre, l'extension polémique de la mine de Lutzerath, en Allemagne, ou les quelque 425 projets d'extraction identifiés en 2022 comme des "bombes climatiques", dans une étude publiée dans la revue Energy Policy (en anglais), sont incompatibles avec la lutte contre le réchauffement climatique. Des projets justifiés par une demande en hydrocarbures croissante, explique Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du centre Energie et climat de l'Ifri. "On assiste à une légère baisse de la demande dans les pays de l'OCDE, mais elle est en forte hausse dans les pays émergents et la tendance n'est pas près de s'arrêter", constate-t-il, pointant "un dilemme entre l'urgence climatique et la nécessité d'assurer la sécurité et la stabilité des économies dans le monde". Arrêter tous les investissements provoquerait une flambée des prix du baril qui, selon le spécialiste, "conduirait à l'effondrement de l'économie de nombreux pays avec des conséquences, elles aussi, désastreuses". 

Selon lui, réduire la production implique de réduire la demande. "Puisque les pays émergents doivent augmenter leur consommation énergétique, alors nous, dans les pays occidentaux, devons réduire beaucoup plus vite et beaucoup plus fort notre consommation d'hydrocarbures", poursuit le spécialiste, qui appelle de ses vœux "des politiques publiques qui permettent une montée en puissance des investissements alternatifs." Une fois cette transition opérée dans les pays riches, elle sera plus facilement généralisable à l'ensemble de la planète.

En attendant, "tout nouveau projet dans les énergies fossiles engage l'entreprise pour des dizaines d'années", rappelle Philippe Ciais. "Il faut alors exploiter le gisement à son maximum pour permettre un retour sur investissement." Pour le scientifique, investir dans les technologies visant à continuer d'extraire des énergies fossiles "revient à dévier des investissements dont les énergies vraiment décarbonées ont cruellement besoin" et entretient "une logique d'inertie".

"Continuer comme si de rien n'était"

Face à l'urgence de repenser son activité, l'industrie pétrogazière assure se battre sur deux fronts : en investissant dans les alternatives aux énergies fossiles, en vue d'une transition à long terme, et dans les technologies de captage et de stockage du CO2 lié à son activité historique.

Dans son dernier rapport, le Giec concède que, pour parvenir à limiter à 1,5°C le réchauffement, ces technologies, pour l'heure expérimentales, devront être employées pour capter des émissions de gaz à effet de serre incompressibles. Alors que certaines industries – comme le ciment ou l'acier – sont aujourd'hui incapables de se passer des énergies fossiles, les géants du pétrole et du gaz ont vu dans ce constat l'opportunité non pas de "transitionner", mais de prospérer.

Dans une enquête publiée sur The Intercept (en anglais), la journaliste américaine Amy Weservelt, spécialiste de la "Big Oil", cite des documents stratégiques saisis par la justice américaine auprès d'acteurs de l'industrie. S'y dessine "un plan" consistant à utiliser les 'solutions bas carbone', non pas pour accompagner la fin des énergies fossiles, mais pour les prolonger. Au programme : "Du gaz, une réduction des émissions liées à leurs opérations (…), et la capture et le stockage de carbone (CSS), ce sur quoi l'industrie compte pour continuer son activité comme si de rien n'était."

Comment, dans ce contexte, faire le tri entre le pragmatisme et la mauvaise foi ? Marc-Antoine Eyl-Mazzega distingue des stratégies différentes parmi les compagnies nationales et les "majors", ces multinationales présentes sur tous les continents. Par exemple, la compagnie nationale émiratie peut, grâce à des coûts de production faibles, investir pour réduire son empreinte carbone, et communiquer en conséquence sur ses "efforts". Les "majors", elles, "sont davantage scrutées et sommées de répondre à des standards". Elles vont devoir encore "accélérer leur transformation, s'assurer de la compatibilité de tout nouvel investissement avec leurs objectifs de neutralité carbone et bien sûr, rendre des comptes", prévient le spécialiste. 

Car les mastodontes des fossiles sont entrés à reculons dans la transition. Il y a peu, ExxonMobil, Total et autres, mettaient en doute l'état des connaissances scientifiques tout en ayant connaissance des effets de leurs activités sur le climat, selon plusieurs études récentes. D'autres travaux pointent la persistance d'un lobbying puissant, jusque dans les COP, où les représentants du monde pétrogazier fournissent la première délégation. L'année prochaine, ils en fournissent même le président. 

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