Reportage A Vire, à la rencontre des covoitureurs qui partagent le plein d'essence, la convivialité et les émissions de CO2

Article rédigé par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min.
Pierre et Sébastien sont collègues et pratiquent le covoiturage depuis un an pour se rendre sur le chantier où ils travaillent. (PIERRE MOREL / FRANCEINFO)

Chaque matin, ils sont une vingtaine à se retrouver sur l'aire de covoiturage aménagée aux abords d'un rond-point pour se rendre au travail. "Etre seul dans un gros diesel, je trouve ça aberrant", témoigne l'un d'eux.

Cet article fait partie de notre opération "Les focus de franceinfo", qui met en avant des sujets-clés peu traités dans la campagne présidentielle : le coût du logement, la crise de l'hôpital public, le tabou de la santé mentale et l'empreinte carbone des transports.


A part quelques camions de transport laitier et des travailleurs lève-tôt, les rues de Vire sont désertes en cette première matinée de mars. Dans le nord de cette petite ville du Calvados, le long du rond-point de la Papillonnière, l'aire de covoiturage est encore vide. A l'exception d'un véhicule utilitaire garé sous la bruine. A l'intérieur, Pierre, 53 ans, attend patiemment. "Tous les matins, c'est moi le premier arrivé, sourit-il. Je ne vois jamais personne avant." Sur son tableau de bord, l'horloge affiche 6h34 et le thermomètre 4 °C. "Ce n'est pas bien pour la planète, mais je dois garder le contact allumé pour le chauffage", s'excuse-t-il.

Plusieurs véhicules garés le matin du 1er mars 2022 sur l'aire de covoiturage de la Papillonnière, à Vire (Calvados). (PIERRE MOREL / FRANCEINFO)

Cela fait "un peu plus d'un an" que ce chauffeur originaire de Vire fait la route avec Sébastien, 34 ans, un collègue qui travaille sur le même chantier situé en périphérie de Caen, à près d'une heure en voiture. L'aire de covoiturage est idéalement placée, à la croisée de deux routes départementales qui courent jusqu'à Caen d'un côté et Saint-Lô de l'autre.

Chaque matin, l'endroit accueille une dizaine de véhicules, principalement des habitants du bocage virois employés dans ces villes difficilement accessibles en transports en commun. Depuis la gare de Vire, il faut en effet 1h30 de train avec une correspondance pour rejoindre Caen ou 1h20 en bus régional contre 50 minutes en voiture. Pour Saint-Lô, le trajet dure 3h30 et comprend deux correspondances  bien loin des 35 minutes que permet la départementale.

"J'économise 200 à 250 euros par mois"

Reste que prendre la route coûte cher et toute économie est bonne à prendre. "Encore plus en ce moment !" répète Pierre, en référence à la hausse des prix des carburants. Pour lui, attendre un quart d'heure le matin n'est pas un problème. Il apprécie faire la route accompagné. Surtout que ce n'est jamais lui qui conduit, mais Sébastien, qui vient justement de garer la camionnette de leur société sur le parking.

"Avant de travailler dans le bâtiment, je transportais des passagers. Maintenant, c'est moi qu'on transporte", s'amuse Pierre en grimpant sur la banquette du véhicule bien chauffé. C'est leur chef de chantier qui a soufflé l'idée de ce covoiturage quotidien, et les deux collègues en sont ravis. "J'ai calculé, ça me fait économiser entre 200 et 250 euros de carburant par mois", explique le conducteur d'engins, qui confie gagner "ni des milles, ni des cents".

"On discute, la route passe plus vite et ça fait du lien."

Sébastien, ouvrier dans le bâtiment et covoitureur

à franceinfo

A côté, Pierre commence à regarder l'heure sur son téléphone avec une pointe d'inquiétude. 6h46, les portes du camion claquent en chœur sur le parking qui s'éveille. En comptant les 40 minutes de route, "quand ça roule bien", Pierre et Sébastien auront normalement le temps de prendre un café sur le chantier avant de commencer leur journée à 8 heures du matin.

"Il y a deux à trois fois plus de voitures"

Le jour se lève timidement et plusieurs voitures rejoignent l'aire, dont Yohan et Hubert, 45 et 58 ans, qui s'y garent à cinq minutes d'écart. Pour eux, le covoiturage est une évidence – et depuis longtemps. "Ça fait plus de 10 ans qu'on roule ensemble", expliquent fièrement les deux collègues, marbriers dans une entreprise à une quarantaine de kilomètres de Vire. Yohan, le plus jeune, arrive souvent en premier car il doit d'abord déposer ses enfants à l'école. Si ce n'est cet impératif, les deux hommes ont chacun 15 minutes de trajet pour rejoindre Vire, et surtout des horaires très proches. 

"On partage le même planning, pourquoi ne pas partager la route ?"

Hubert, marbrier et covoitureur

à franceinfo

Entre eux, la mécanique est bien huilée : on alterne les véhicules chaque semaine, on se prévient en cas de gros retard, et la bonne humeur est toujours de mise. "On discute de tout, c'est une bonne manière de commencer la journée", assurent-ils. Ces dernières années, les deux covoitureurs ont vu leur aire se garnir un peu plus chaque matin. "Le nombre de voitures a été multiplié par deux ou par trois selon les jours", estime Hubert "à la louche"

Yohan 45 ans (à gauche) et Hubert, 58 ans (à droite) sont marbriers. Ils pratiquent le covoiturage depuis près de 10 ans. (PIERRE MOREL / FRANCEINFO)

Le téléphone de Yohan sonne : sa fille est malade, il part la récupérer et ira au travail de son côté ce matin. Un avant-goût de ce qui l'attend, car après 10 ans et des milliers de kilomètres partagés au compteur, le chemin des covoitureurs va bientôt se séparer. "Je n'ai plus qu'un an avant la retraite, révèle Hubert, alors que son collègue quitte le parking. Yohan m'a dit que ça l'embêtait de continuer la route tout seul. Il réfléchit même à trouver du travail plus près d'ici..." Un coup d'œil rapide à sa montre, un au revoir poli et Hubert prend la route en solitaire, emboîtant le pas à deux autres voitures qui s'étaient garées entre temps pour récupérer des passagers.

"Une pratique informelle qui fonctionne bien"

A Vire, partager son véhicule s'impose de plus en plus comme une habitude. "La commune dispose d'un solide socle de covoitureurs, souligne Clémentine Chanoni, présidente de l'association Mobylis, qui promeut la mobilité dans le secteur. Avec le prix de l'essence qui dépasse 2 euros le litre, on s'attend à ce que les aires soient de plus en plus remplies." Pour accompagner les covoitureurs, l'ancienne municipalité de Vire a balisé des aires, dont celle du rond-point de la Papillonnière, qui jouxte un arrêt de bus et propose des arceaux pour accrocher quelques vélos.

Mais l'action des pouvoirs publics dans ce domaine "doit trouver d'autres formes", estime Clémentine Chanoni. "Ce sont d'abord des arrangements entre particuliers, une pratique très informelle, qui fonctionne d'ailleurs très bien", explique-t-elle. Pour les voyages ponctuels, plusieurs groupes ouverts sur Facebook permettent ainsi aux habitants de Vire de proposer des covoiturages. Le plus populaire rassemble près de 2 000 personnes qui cherchent à se déplacer occasionnellement entre Vire et Caen. Mais concernant les trajets du quotidien, la responsable associative souhaiterait que des rencontres soient organisées dans les centre-villes et sur les lieux de travail.

"On a réfléchi à plusieurs concepts, comme du speed-dating pour les candidats au covoiturage. Cela permet déjà de surmonter la peur de l'inconnu."

Clémentine Chanoni, présidente de Mobylis

à franceinfo

D'après les acteurs de la mobilité locale, les freins au covoiturage sont avant tout psychologiques. "Il y a la crainte d'être en retard, et surtout de perdre sa liberté, explique Clémentine Chanoni. Mais c'est une fausse peur, car nous nous sommes aperçus que ces trajets domicile-travail présentent vraiment peu de variations, et se prêtent donc très bien au covoiturage." Autre obstacle à contourner : la peur de s'engager sur le long terme, "tant pour les conducteurs que les passagers".

"Je ne me verrais plus faire autrement"

Sur l'aire de la Papillonnière, tous n'ont pas les mêmes compagnons de route à chaque trajet. C'est le cas de Mélanie, 33 ans, qui patiente au volant de son monospace en écoutant la radio. Il est un peu plus de 8 heures, et son passager du jour a quelques minutes de retard. "Je prévois toujours un peu de marge", confie celle qui travaille dans la fonction publique à Saint-Lô, à une quarantaine de minutes de là. C'est vers cette ville qu'elle propose, moyennant quelques euros, trois places quotidiennes dans sa voiture via l'application BlablaCar Daily, qui revendique plus de 2 millions d'utilisateurs en France.

"Laura, Thomas, Christine, Jessy, Patrice..." En l'espace de six mois, Mélanie a rencontré cinq personnes, de tous âges et de tous horizons, qui roulent fréquemment avec elle. "Ce matin, j'ai juste Thomas, d'ailleurs il ne devrait plus tarder", s'impatiente-t-elle gentiment. Le fait de passer par une application "évite de trop penser à l'argent" et offre un cadre apprécié par la jeune femme, qui n'hésite pas à faire des détours pour déposer les covoitureurs près de leur lieu de travail. 

Thomas (à gauche) et Mélanie (à droite), se sont rencontrés grâce à une application de covoiturage et font depuis fréquemment la route ensemble entre Vire (Calvados) et Saint-Lô (Manche). (PIERRE MOREL / PIERRE MOREL)

Masque sur le nez, Thomas, 47 ans, arrive deux minutes plus tard et s'installe en un éclair dans la voiture de Mélanie. Habitant de Vire, cadre de l'Education nationale, il fait du covoiturage depuis deux ans. Avant ça, il prenait le bus pour aller travailler dans une autre ville du secteur. Un engagement écologique pour celui qui a dû acheter, en parallèle, une grande voiture de sept places pour sa famille nombreuse.

"Etre tout seul dans un gros diesel, je trouve ça aberrant."

Thomas, cadre dans l'Education nationale et covoitureur

à franceinfo

Comme Mélanie, Thomas a la possibilité de moduler "légèrement" ses horaires de travail pour pouvoir se déplacer en covoiturage et avoir le temps, une fois rentré à Vire, d'assurer les courses et autres activités familiales avec son véhicule personnel. Tous deux apprécient aussi les économies réalisées grâce à ces trajets en commun, "même si ça n'est pas le point de départ", tient à préciser Thomas. "Il y a les discussions, le côté pratique, tout ça me plaît", assure-t-il en bouclant sa ceinture. "Je ne me verrais plus faire autrement."

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Transports

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.