Canicule, sécheresse... "Qui a encore le luxe de ne pas s'inquiéter ?" : le chercheur François Gemenne a répondu à vos questions sur cet été suffocant

Alors que la France métropolitaine traverse une troisième vague de chaleur en à peine deux mois, franceinfo a sollicité mercredi le chercheur François Gemenne pour prendre la mesure de ce phénomène. 

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Certaines parcelles du lac de Serre-Ponçon, dans les Hautes-Alpes, sont complétement à sec, le 2 août 2022. (THIBAUT DURAND / AFP)

Champs jaunis, lacs à sec, coupures d'eau, sommeil perturbé... L'été 2022 n'en finit pas de se réchauffer. Une troisième vague de chaleur frappe, depuis mardi 2 août, la France métropolitaine, et ce alors que le pays est concerné par une sécheresse intense. La journée de mercredi devrait être la plus chaude à l'échelle nationale, a averti Météo France, même si ce nouvel épisode caniculaire sera plus court que les précédents.  

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Cet été caniculaire est-il un aperçu de ce qui nous attend désormais ? Faudra-t-il s'habituer à de telles températures, et à autant de conséquences désastreuses sur nos écosystèmes et notre quotidien ? Si oui, comment s'y adapter ? Les internautes de franceinfo ont interrogé le chercheur François Gemenne, spécialiste de l'impact du réchauffement climatique sur nos sociétés, pour évoquer la crise climatique. Voici ses réponses à vos questions.

Sur la météo que connaît la France en ce moment

@Patrice : La sécheresse en cours peut-elle être enfin l'élément déclencheur d'un changement d'habitudes et de politiques ?

François Gemenne : Honnêtement, je ne pense pas. Ceux qui vont souffrir concrètement des conséquences de la sécheresse restent une minorité de la population. La plupart des gens, à part quelques restrictions pour laver leur voiture, ne verront pas à quoi a ressemblé cette sécheresse. Quand il y a une catastrophe, les gens ont envie de trouver un responsable, et si l'on dit que c'est le changement climatique, ils ont l'impression qu'on les rend responsables, ce qui est inaudible. Après Katrina, par exemple, la Louisiane a voté contre un gouverneur très climatosceptique, qui avait fait campagne sur cette déresponsabilisation.

"Mais il est vrai que les événements extrêmes nous permettent de prendre conscience de notre vulnérabilité."

François Gemenne, spécialiste des questions de géopolitique de l'environnement 

aux internautes de franceinfo

@Cyril : La France traverse actuellement, et s'apprête à l'avenir à traverser, une grave crise de l'eau. Allons-nous manquer d'eau potable en France à l'avenir ?

Il est tout à fait possible que dans certains endroits, ou pour certaines populations, il y ait un manque d'eau potable. Ce n'est pas uniquement une question de quantité d'eau disponible, mais aussi de choix sur ses usages. Aujourd'hui, l'agriculture est l'usage qui consomme le plus, de très loin. Et à l'avenir, il faudra sans doute revoir certaines allocations de la ressource et changer certains types de cultures pour privilégier celles qui consomment le moins.

@Jean-Philippe : On voit énormément en France de cultures de maïs, qui est une plante tropicale demandant beaucoup d'irrigation. N'est-ce pas aberrant ?

Le maïs est typiquement une culture qu'il est possible que l'on abandonne en France à cause de sa consommation d'eau. Avec une eau rationnée, elle risque d'être de plus en plus problématique. On a commencé à le cultiver à une époque où l'on n'imaginait pas de pénurie.

@Gauthier Gosselin : En Californie, victime de grosses sécheresses, l'eau devient un produit spéculatif et est entrée dans le monde de la finance. Est-ce possible en France ? Est-ce une solution ?

C'est possible en France, mais je ne pense pas que ce soit une solution. Cela souligne la nécessité d'avoir des services publics forts pour l'adaptation climatique, pour garantir l'accès à l'eau, mais aussi la protection : en Californie se développent aussi des pompiers privés qui ne protègent que les habitations de ceux qui les paient.

"La spéculation sur l'eau se ferait au détriment des plus vulnérables."

François Gemenne

aux internautes de franceinfo

Or, une société plus inégalitaire est plus vulnérable aux impacts du changement climatique, car la solidarité est un élément crucial de la résilience. Tout le monde a intérêt à cette réduction des inégalités.

@Barbara : Si les cours d'eau baissent notablement et se réchauffent, quel sera le scénario concernant les centrales nucléaires ? Jusqu'à quel point peuvent-elles fonctionner ? Doit-on craindre des coupures d'électricité ?

Je n'irai pas jusqu'à craindre des coupures. C'est vrai que la baisse du débit des fleuves peut poser quelques problèmes ponctuels, mais je ne voudrais pas non plus affoler les gens avec ça. Cela serait un peu malhonnête de l'utiliser comme un argument contre le nucléaire ; il y en a d'autres qui sont plus recevables.

Sur l'enjeu de l'adaptation au changement climatique

@Jeanne : Je m'interroge sur l'articulation entre limitation du changement et adaptation au changement climatique. Faudra-t-il choisir entre les deux ? 

Nous n'avons plus le luxe de choisir entre l'un ou l'autre. Nous avons longtemps cru que la limitation du changement climatique suffirait. On se rend compte qu'il va falloir aussi s'adapter. A la fois tenter d'éviter l'ingérable, et gérer l'inévitable. Ces deux options peuvent parfois entrer en concurrence, comme sur la climatisation. On va alors parler de maladaptation, une adaptation qui aggrave le problème. Mais il y a aussi des cas où les deux se renforcent mutellement : la rénovation thermique permet de réduire la consommation des logements et d'éviter qu'ils soient des fours en été.

@choux : Est-il possible de parler "lutte contre le réchauffement" sans "décroissance" ? Je fais partie des 5% de privilégiés : puis-je continuer à vivre dans 200 mètres carrés à deux ? 

Je pense que le problème, quand on parle de décroissance, est, d'une part, qu'on ne peut pas en parler de la même façon pour tout le monde, en France comme en Inde par exemple. Il faut choisir la décroissance pour que certains aient la possibilité de croître. D'autre part, il faut que ce soit quelque chose de choisi, qui commence par les plus riches, sinon cela risque d'être une précarité imposée. Et il faut questionner quelle croissance on cherche : de l'économie ? de la santé ? des services publics ? 

@climat : La préoccupation environnementale se traduit-elle par un changement des pratiques individuelles ? L'accumulation de piscines, la climatisation, les projets de maison et nos modes de vie ne montrent-ils pas un décalage important entre le "il faut changer" et le "nous sommes prêts à changer" ?

Absolument. Nous sommes tous face à un certain nombre de contradictions et d'injonctions contradictoires. Nous allons parfois penser qu'une de nos actions compense une action délétère : comme je suis parti en vacances en train, je peux faire creuser une piscine. En réalité, ces gestes ne s'annulent pas : chacun d'entre eux compte. Il faut sortir d'une vision du changement climatique comme un problème binaire alors qu'il est graduel. En même temps, il ne s'agit pas de culpabiliser les gens mais de reconnaître qu'il y a une limite à ce que nos gestes individuels peuvent accomplir. Il faudra aussi des changements structurels.

Sur les solutions possibles

@perplexe : Peut-on continuer à promouvoir la voiture électrique tout en demandant au consommateur de réduire sa consommation d'électricité ? 

Question compliquée. Aujourd'hui, si on remplace le parc thermique par son équivalent électrique, on va avoir des problèmes de génération d'électricité. On doit poser la question des modes de déplacement et en particulier des transports publics. Et il faut aussi réduire notre consommation d'électricité. La question de la sobriété n'est pas juste une question de se donner bonne conscience ; elle est vitale pour la transition énergétique.

Aujourd'hui, les énergies fossiles représentent 84% du mix énergétique mondial. Il y a vingt ans, c'était 86%. Malgré toutes les alertes, cette part ne s'est réduite que de 2%, malgré le développement du nucléaire et du renouvelable. Ces sources n'ont pas remplacé les énergies fossiles : elles s'y sont ajoutées pour satisfaire notre surplus de consommation. Tant que celle-ci continuera à augmenter, jamais on ne parviendra à sortir des énergies fossiles.

@Hébert : Est-ce qu'une limitation par foyer de la consommation du nombre de m3 d'eau et de kwh d'électricité serait une solution efficace pour limiter les impacts du réchauffement climatique ?

Ça pourrait être une solution, bien entendu. Mais on touche là à certaines libertés fondamentales. Cela risque de ne pas être accepté dans la population. Il faut se méfier des solutions autoritaires : au-delà de la question des libertés se pose une question d'efficacité, car elles risquent d'être rejetées. D'autant qu'on parle de mesures permanentes : on a vu au moment de la crise du Covid-19 que certaines choses n'étaient acceptées que parce qu'elles étaient temporaires.

"Par contre, on pourrait jouer avec les prix, donner un quota d'énergie gratuite permettant de vivre décemment puis faire payer un prix croissant pour les volumes supplémentaires consommés."

François Gemenne

@Bernard : Entre l'eau potable et l'alimentation carnée, ne devons-nous pas faire un choix ? 

Je pense que ce débat est déjà largement posé, et que chacun réalise que nos régimes sont trop carnés, que la réduction de notre consommation de viande est un impératif pour des raisons climatiques et d'économies d'eau. Il est important de garder en tête que toutes les viandes n'ont pas la même empreinte carbone ni le même usage de l'eau : le bœuf a de très loin la plus lourde, même s'agissant des produits laitiers. Mais il y a déjà une forme d'évolution de la société à ce sujet.

@SME : Que peut-on espérer d'une rénovation thermique des logements, d'un point de vue de l'efficacité, du coût énergétique pour le faire et de son amortissement (à moyen terme) ? 

On peut en attendre beaucoup de choses. Le logement est l'une des principales sources d'émissions de gaz à effet de serre en France, il pèse un peu moins d'un cinquième du total, et ce poids peut être réduit. C'est aussi un énorme enjeu de justice sociale, car les plus pauvres sont souvent ceux qui n'ont pas les moyens de rénover leurs logements et qui voient leur facture énergétique exploser. C'est aussi bon en matière d'adaptation aux températures extrêmes. Enfin, c'est un vivier d'emplois.

A mon sens, il y a deux obstacles : c'est un investissement – et l'on n'investit pas assez pour le climat en France – et il n'y a pas assez de main-d'œuvre dans le bâtiment. Il faudrait sans doute faire venir des travailleurs de l'étranger, et je ne suis pas sûr qu'on y soit prêts.

@Loulou : La question du transport revient souvent quand on parle de climat. Ecologiquement parlant, vaudrait-il mieux quelques très grosses villes concentrées ou bien décentraliser et avoir des pôles plus petits ?

Je dirais qu'il vaut sans doute mieux quelques grosses villes très concentrées. Le fait que la France ait tellement encouragé l'habitation dans les zones pavillonaires ou péri-urbaines a fait exploser l'empreinte carbone des transports. L'idée n'est pas de faire culpabiliser leurs habitants : c'est le résultat de politiques sur le logement à long terme. Les transports représentent 14% des émissions de gaz à effet de serre : 9% pour la route, 3% pour les avions et 2% pour les bateaux.

Sur la crise climatique que nous traversons

@Bertrand : Le dérèglement climatique est mondial. Faisons-nous suffisamment pression sur le Chine, les USA, l'Inde, la Russie pour qu'ils transforment leur société de façon plus respectueuse des accords de Paris ? 

Les gens en Chine et en Inde se posent la même question : est-ce que nous faisons assez pression sur la France ? En Europe, nous avons souvent l'impression d'être vertueux et que les autres ne le sont pas. Nous ne prenons pas la mesure, par exemple, de l'ampleur des capacités solaires installées en Chine, tandis que nous sommes en retard à ce sujet. Et dans les sommets, les pays émergents reprochent aux pays riches de ne pas en faire assez. Par ailleurs, il ne s'agit pas de faire pression sur ces pays – comme l'Egypte, le Mexique ou l'Indonésie, qui deviendront les grands émetteurs de demain –, mais de se demander comment travailler avec eux.

@Fred : Au final, le problème n'est-il pas juste démographique ? A priori, la Terre devrait accueillir au maximum deux milliards d'individus ; or, aujourd'hui, nous sommes sept milliards…

Attention à ne pas établir une corrélation directe entre la taille de la population d'un pays et ses émissions. La Chine et l'Inde ont une population comparable mais la Chine émet quatre fois plus. L'Afrique est le continent dont la population croît le plus et dont les émissions croissent le moins. La question qui va se poser est celle de la transition démographique, souvent corrélée au niveau de développement : parfois, la baisse de la démographie peut s'accompagner d'une hausse des émissions. Tout dépend donc de la trajectoire de développement qui sera suivie.

@Bimbeau : Comment agir pour que les gouvernements prennent des mesures efficaces et pertinentes pour lutter contre le réchauffement climatique ? 

Aujourd'hui, les gouvernements ne prennent pas de mesures suffisamment radicales parce qu'ils ne reçoivent pas ce mandat de leurs électeurs. Ceux-ci, dans leur majorité, votent pour le statu quo. Si on veut que les gouvernements se saisissent de ces enjeux, il faut qu'ils soient identifiés comme la priorité par les électeurs.

"Aujourd'hui, 80% des Français se disent préoccupés par le climat, mais seulement 31% estiment qu'il s'agit d'une priorité politique."

François Gemenne

aux internautes de franceinfo

Pour l'instant, je pense qu'on ne peut pas trop attendre des gouvernements. Si on veut que ça change, il faut faire en sorte que, lors des campagnes éléctorales, les gens réalisent que le changement climatique menace leurs intérêts directs.

@Benjamin : Quelles sont les sources d'espoir qui permettraient de ne pas sombrer dans une éco-anxiété indéfinie ?

C'est une interrogation très compréhensible... Aujourd'hui, on se demande qui a encore le luxe de ne pas s'inquiéter. La solution peut être l'action collective : se rendre compte que d'autres gens partagent ces préoccupations. Même au niveau très local, s'associer avec d'autres pour faire avancer les choses me semble être le meilleur moyen de lutter contre cette anxiété et de faire bouger les choses.

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