Cinq questions sur "Xylella fastidiosa", la bactérie "tueuse d'oliviers"

Détectée officiellement pour la première fois sur des oliviers plantés sur le territoire français, cette bactérie inquiète les oléiculteurs. 

Des oliviers touchés par la bactérie \"Xylella fastidiosa\", à Lecce dans la région des Pouilles (sud de l\'Italie), le 25 juillet 2019.
Des oliviers touchés par la bactérie "Xylella fastidiosa", à Lecce dans la région des Pouilles (sud de l'Italie), le 25 juillet 2019. (MANUEL ROMANO / NURPHOTO / AFP)
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C'est l'une des bactéries des végétaux "les plus dangereuses du monde", selon l'Autorité européenne de santé alimentaire (EFSA). La bactérie Xylella fastidiosa ou "tueuse d'oliviers" a été détectée pour la première fois sur des oliviers en France, selon le ministère de l'Agriculture et de l'alimentation. Le ministère évoque deux oliviers d'ornement, à Antibes et à Menton, dans les Alpes-Maritimes. Ils ont été arrachés, mais cela ne suffit pas à apaiser les inquiétudes des oléiculteurs, en Corse notamment. Il est "illusoire et délirant de vouloir faire croire que seuls deux arbres sont touchés", écrit la présidente du syndicat interprofessionnel des oléiculteurs de Corse (Sidoc), Sandrine Marfisi, dans une lettre aux autorités publiée lundi 9 septembre.

Qu'est-ce que "Xylella fastidiosa" ?

Si l'on décortique son nom latin Xylella fastidiosa, on apprend que cette bactérie s'en prend aux xylèmes, les tissus qui transportent la sève brute (eaux et minéraux) dans les plantes, des racines aux feuilles. Elle colonise la plante et développe une sorte de gel qui empêche la sève de circuler. Les végétaux atteints meurent de faim. Cette Xylella est en outre fastidiosa, ou fastidieuse : elle a besoin de nutriments spécifiques pour se développer (ce qui la rend difficile à cultiver en laboratoire).

La Xylella fastidiosa est transportée principalement par des insectes qui se nourrissent de sève brute, notamment les cicadelles, qui ressemblent à des gros pucerons. La cicadelle pisseuse, en particulier, a largement contribué à diffuser la bactérie, en Californie, dans les années 1990. D'autres petits insectes, les cercopes et aphrophores, sont considérés comme des vecteurs potentiels, selon un plan d'urgence du ministère de l'Agriculture publié en 2018.

La bactérie est mortelle pour "près de 200 végétaux", selon le ministère : l'olivier, l'amandier, la vigne, le chêne, la lavande, l'érable, les agrumes… Mais elle compte en réalité plus de 300 plantes hôtes, dont certaines ne souffrent d'aucun symptôme. Et selon les végétaux touchés, les symptômes changent. Elle est donc difficile à identifier, ce qui lui permet de passer inaperçue et de se propager très vite.

Pourquoi parle-t-on de "tueuse d'oliviers" ?

La Xylella fastidiosa peut tuer des centaines de plantes, mais ce sont les oliviers qui inquiètent le plus. C'est l'arbre "le plus médiatique", explique Eric Legris, pépiniériste en Charente-Maritime, à franceinfo. Le plus populaire peut-être. "Tout le monde veut un olivier dans son jardin", ajoute le spécialiste. D'autres plantes sont extrêmement sensibles à cette bactérie, "comme la myrte, mais elle n'intéresse pas grand monde", selon lui. Elle compte par ailleurs des sous-espèces, notamment pauca et multiplex.

L'olivier, apparu il y a plus de 10 000 ans autour du bassin méditerranéen, possède aussi une forte charge symbolique. Sa domestication dans la région est notamment liée à l'histoire de la Grèce et de la Rome antique, à la mythologie. Il est associé à la longévité (certains specimens auraient plus de 1 000 ans), à la paix (la branche d'olivier). "L'olivier est plus qu'un arbre", raconte Michele Emiliano, président de la région des Pouilles (sud de l'Italie), au Monde (article payant). "C'est un ancêtre, une part de nous-mêmes, notre reflet. Grâce à lui, nous nous confrontons à l’éternité et au temps qui passe." 

Dans l'Union européenne, c'est aussi une économie. L'UE produit et exporte plus des deux tiers de l'huile d'olive mondiale, et en consomme plus de la moitié, selon les données de la Commission européenne. L'Espagne domine largement la production d'olives, devant la Grèce, l'Italie et le Portugal. La France ne fournit qu'une goutte d'huile dans l'ensemble de la production mondiale, "5 900 tonnes, alors que 3,13 millions de tonnes sont pressées dans le monde", selon Le Monde.

Les oliviers, surtout ceux âgés de plus de 30 ans, subissent en outre des pertes de rendement plus lourdes que les amandiers et les agrumes également touchés, selon l'EFSA.

Est-ce la première fois qu'elle arrive en France ?

C'est la première fois en France que des oliviers ont été officiellement testés positifs à la souche Pauca de la bactérie Xylella fastidiosa, apparue pour la première fois en Italie en 2013,  sur des oliviers des Pouilles, une des premières régions productrices d'huile d'olive au monde, riche en vignes et en fruits.

Elle a tout de même déjà été détectée en France en 2015, mais pas sur des oliviers. La bactérie avait été retrouvée sur un plant de caféier originaire d'Amérique centrale, au marché de gros de Rungis (Val-de-Marne).

En avril 2018, des oliviers ornant des ronds-points de routes territoriales de Corse avaient été testés positifs à la Xylella fastidiosa par l'Inra sur des prélèvements réalisés par le Sidoc. Ces tests avaient ensuite été contredits par d'autres analyses, officielles, menées par l'Anses. Ils sont "toujours en place, officiellement sains... toujours contaminants", estime aujourd'hui Sandrine Marfisi, présidente du Sidoc.

Que font les autorités ?

Un olivier plus que centenaire a été abattu, mardi, à Menton. Et deux de ses congénaires, comme lui de 200 à 250 ans, ont aussi été débités en morceaux par une équipe d'élagueurs et bûcherons, puis envoyés à la benne pour être incinérés. Les souches seront aussi retirées. Le feuillage et le branchage des trois arbres ont été immédiatement brûlés. 

Le président de la chambre départementale d'agriculture des Alpes-Maritimes Michel Dessus déplore la hâte avec laquelle les arbres ont été abattus. "Je ne suis pas sûr que ce soit la solution : le problème ce ne sont pas les oliviers mais les insectes piqueurs suceurs autour. On nous garantit que c'est la souche Pauca mais je n'en suis pas sûr", affirme-t-il. Cet horticulteur de La Gaude, responsable pour Xylella fastidiosa à la Chambre nationale d'agriculture, aurait préféré "plus de réflexion et des analyses complémentaires".

A l'échelle nationale et européenne, "la bactérie Xylella fastidiosa fait l'objet d'une lutte obligatoire", selon le ministère de l'Agriculture, qui a présenté un nouveau plan en mars 2019. Ce plan consiste principalement dans la protection des zones indemnes, la lutte contre la bactérie dans les "zones délimitées" et la compréhenson de la contamination. 

"La seule prévention qui vaille contre une bactérie mortelle, sans remède connu, est de se prémunir de son introduction", estime de son côté la présidente du Sidoc, qui demande l'interdiction de l'introduction de végétaux en Corse. Depuis le début 2019, environ 10 000 oliviers ont été importés sur l'île dans le cadre d'une dérogation accordée par la préfecture, "alors même qu'une filière de production existe".

Peut-on soigner les plantes malades ?

Une fois que la bactérie Xylella fastidiosa a contaminé une plante, il est pour le moment impossible de la soigner. La dernière évaluation des risques effectuée par l'autorité européenne de santé alimentaire (EFSA) confirme "qu'il n'existe actuellement toujours aucun moyen connu d'éliminer la bactérie d'une plante malade sur le terrain" Le seul moyen d'action dont on dispose est l'arrachage et la destruction des végétaux hôtes de la bactérie. 

L'efficacité de certaines mesures de lutte "chimiques et biologiques a été évaluée lors d'expériences récentes", ajoute l'EFSA, sans préciser ces mesures. "Les résultats montrent qu'elles permettent de réduire temporairement la gravité de la maladie dans certaines situations, mais rien n'indique qu’elles puissent effectivement éliminer X. fastidiosa dans des conditions naturelles de terrain sur une longue période", tempère l'agence européenne.

Des laboratoires ont par ailleurs mené des recherches, en 2016, sur la lactoperoxydase, une enzyme bactéricide présente dans le lait de vache. Un consortium international, baptisé Lubixyl, pour "Lutte biologique contre Xylella", a même été créé, regroupant universités et laboratoires de 15 pays, selon Sciences et Avenir. Mais le programme n'est plus mentionné nulle part depuis 2017.