Des dizaines de milliers d'Arméniens ont défilé samedi à Erevan pour le 95e anniversaire du génocide arménien

Une longue procession s'est rendue au mémorial au sommet d'une colline de la capitale arménienne, pour y déposer des fleurs en hommage aux victimes des massacres commis à partir du 24 avril 1915.Lors d'un discours, le président Serge Sarkissian a affirmé que la reconnaissance par la communauté internationale du génocide était inévitable.

Le Catholicos Karékine II et le président Serge Sarkissian commémorent le génocide, au mémorial d\'Erevan (24/04/2010)
Le Catholicos Karékine II et le président Serge Sarkissian commémorent le génocide, au mémorial d'Erevan (24/04/2010) (AFP / Davit Hakobyan)

Une longue procession s'est rendue au mémorial au sommet d'une colline de la capitale arménienne, pour y déposer des fleurs en hommage aux victimes des massacres commis à partir du 24 avril 1915.

Lors d'un discours, le président Serge Sarkissian a affirmé que la reconnaissance par la communauté internationale du génocide était inévitable.

"Nous remercions toux ceux qui, dans de nombreux pays, y compris en Turquie, comprennent l'importance de la prévention des crimes contre l'humanité et qui sont à nos côtés dans cette lutte", a déclaré le président arménien.

Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a condamné ces manifestations en Arménie, où, selon les médias turcs, des drapeaux turcs ont été brûlés.

Il a par ailleurs salué le message du président américain Barack Obama commémorant les massacres de 1915-1917, où n'apparait pas le mot "génocide".

"Le président Obama a fait une déclaration qui prend en compte les sensibilités de la Turquie ", a dit M. Erdogan.

Depuis des décennies, la question de la reconnaissance du génocide empoisonne les relations entre Arménie et Turquie. Les récents efforts de réconciliation viennent de marquer le pas, l'Arménie ayant annoncé jeudi le gel de la ratification d'accords historiques conclus à l'automne 2009 avec la Turquie, qui devait sceller le processus de rapprochement. Erevan a reproché à la Turquie de faire traîner en longueur la ratification, Ankara ayant imposé certaines conditions pour satisfaire son allié l'Azerbaïdjan, avec lequel l'Arménie est également en conflit depuis plusieurs années sur la question de l'enclave majoritairement peuplée d'Arméniens du Nagorny-Karabakh.

Des Turcs s'associent aux commémorations
Pour la première fois dans l'histoire de la Turquie, un groupe de plus de 60 intellectuels et artistes ont organisé un rassemblement samedi à Istanbul pour commémorer les massacres de 1915, brisant un tabou dans ce pays. "Nous voulons témoigner que ces événements ont représenté un grave crime contre l'humanité sans nous laisser piéger dans le débat sur le fait qu'ils constituent un génocide ou non", a déclaré à la télévision turque NTV l'un des organisateurs de ce rassemblement, Ahmet Insel, professeur d'économie à l'Université de Galatasaray.

La section stambouliote de l'Organisation des droits de l'homme (IHD) a organisé une commémoration pour la rafle de 220 membres de l'intelligentsia arménienne, le 24 avril 1915, point de départ des massacres. Rassemblés sous le slogan "Plus jamais ça" sur les marches de la gare d'Haydarpasa d'où est parti le premier convoi de déportation, une centaine de manifestants ont rendu hommage aux Arméniens disparus. Encadrés par la police et suivis par de nombreuses caméras, ils portaient des photos en noir et blanc de quelques-uns des déportés dont la plupart ne sont pas revenus. La police a tenu à bonne distance un groupe de contre-manifestants, dont d'anciens diplomates qui arboraient des drapeaux turcs. Quarante-deux diplomates turcs ont été assassinés par l'organisation arménienne Asala dans les années 1970 et 1980.

Samedi après-midi, plusieurs centaines de personnes sont restées assises sur le sol de longues minutes Place Taksim, en plein centre d'Istanbul, des oeillets et des bougies à la main, avnt d'écouter des enregistrements de musique arménienne.

Plusieurs centaines de policiers en civil et en tenue anti-émeutes protégeaient cette manifestation inédite en Turquie, et ont empêché par la force des groupes de contre-manifestants de s'approcher, a constaté l'AFP.

"La Turquie essaie de mettre en place une politique de mémoire, malgré le langage officiel" qui rejette catégoriquement le terme de génocide, a assuré Cengiz Aktar, chercheur à l'Université de Bahçesehir. "Le djinn est sorti de la bouteille", affirme-t-il. "Les tabous brisés ne concernent pas seulement l'Arménie mais d'autres sujets occultés, comme la question kurde."

En 2005, l'écrivain et prix Nobel Orhan Pamuk s'était attiré les foudres de la justice pour avoir déclaré: "Un million d'Arméniens et 30.000 Kurdes ont été tués sur ces terres." Deux ans plus tard, le journaliste arménien Hrant Dink était assassiné à Istanbul. La participation massive des Turcs à ses obsèques avait ouvert la voie à une remise en question de l'histoire officielle qui parle depuis des décennies de "massacres mutuels".

Longue procession vendredi à Erevan
Vendredi, des milliers d'Arméniens ont manifesté dans la capitale arménienne pour la reconnaissance du génocide par la Turquie. Plus de 5000 personnes ont participé à une marche, au lendemain du gel d'un accord turco-arménien de normalisation, décidé par la coalition en place à Erevan. Scandant "Reconnaissez!", les manifestants brandissaient des drapeaux arméniens et ceux des pays ayant reconnu le génocide, dont la France et le Canada.

Les persécutions sont commémorées chaque année le 24 avril, date de l'arrestation en 1915 à Constantinople de plus de 200 intellectuels et dirigeants de la communauté arménienne, marquant le début d'une vague de massacres et de déportations qui ont duré jusqu'en 1917.

Les Arméniens, qui considèrent que ces massacres ont fait plus d'un million et demi de morts au sein de leur communauté, demandent la reconnaissance du génocide par la Turquie et par l'ensemble de la communauté internationale. La Turquie reconnaît qu'entre 300.000 et 500.000 personnes ont péri à l'époque. Mais Ankara estime qu'elles n'ont pas été victimes d'une campagne d'extermination mais du chaos des dernières années de l'Empire ottoman.

La manifestation de vendredi soir a eu lieu au lendemain de l'annonce, par Serge Sarkissian, que l'Arménie gelait jusqu'à nouvel ordre la ratification d'accords historiques de normalisation des relations avec la Turquie, accusée de vouloir imposer des conditions préalables à la réconciliation entre les deux pays après un siècle d'hostilités.