Un Nobel de médecine pour Tu Youyou qui a renouvelé le traitement du paludisme

L'un des lauréats du Nobel de médecine 2015 n'est autre que la scientifique qui a découvert le pouvoir de l'artémisinine sur le plasmodium, le parasite responsable du paludisme. La pharmacologue chinoise Tu Youyou a commencé ses travaux dans le plus grand secret.

La pharmacologue chinoise Tu Youyou, co-lauréate du Nobel de médecine 2015. Photo prise le 15 novembre 2011, lors d\'un évènement à l\'Académie chinoise des sciences médicales(Academy of Chinese Medical Sciences) à Pékin (Chine).
La pharmacologue chinoise Tu Youyou, co-lauréate du Nobel de médecine 2015. Photo prise le 15 novembre 2011, lors d'un évènement à l'Académie chinoise des sciences médicales(Academy of Chinese Medical Sciences) à Pékin (Chine). (JIN LIWANG / XINHUA)

Tu Youyou, la première Chinoise et 12e femme à recevoir un Nobel de médecine, a révolutionné le traitement du paludisme en découvrant l’artémisinine. Elle partage la récompense avec William C. Campbell, né en Irlande et travaillant aux Etats-Unis, et le Japonais Satoshi Omura. Tous deux ont été récompensés pour avoir trouvé un traitement contre les infections causées par les vers ronds responsables des maladies comme l'onchocercose (cécité des rivières) ou l’éléphantiasis.

Un dispositif secret pour venir à bout du paludisme
Ce n’est pas la première fois que la pharmacologue chinoise Tu Youyou, 84 ans, attachée à l'Académie chinoise de médecine traditionnelle, est récompensée pour ses décennies de recherches sur l’artémisinine. «En appliquant les techniques modernes et la rigueur à un héritage issu de 5000 ans de pratique de la médecine traditionnelle chinoise, elle en a offert sa richesse au 21e siècle», concluait Evelyn Strauss en revenant sur ses travaux au moment où elle recevait en 2011 le Prix Lasker–DeBakey.

Ses recherches commencent au milieu des années 60 sous le sceau du secret au début de la révolution culturelle chinoise, raconte Evelyn Strauss. Une résistance à la chloroquine s’est développée. Pékin cherche alors un nouveau remède au paludisme qui est un mal endémique sur son territoire, mais aussi au Vietnam qui a appelé à l'aide les autorités chinoises. Le projet 523 (du nom du jour où il a été annoncé, à savoir le 23 mai 1967) voit le jour.


Le savoir traditionnel chinois au service de la médecine moderne
Tu Youyou prend la tête du projet en 1969 au sein de son institut, où acteurs de la médecine traditionnelle et moderne travaillent de concert. La scientifique passe au peigne fin la littérature de la médecine traditionnelle chinoise. Deux mille remèdes sont sélectionnés, explique Evelyn Strauss. Ils seront revus et corrigés, et en 1971, l’équipe de Tu Youyou produit 380 extraits médicamenteux à partir de 200 plantes.

Reste à chercher celui qui luttera efficacement contre le plasmodium, le parasite responsable du paludisme transmis à l'homme par l'anophèle. Celui provenant du Qing Hao (Artemisia annua L) inhibe sa multiplication dans le sang des animaux. Mais les résultats obtenus sont impossibles à reproduire.

Description du processus de recherche qui a conduit à la découverte de l\'artémisinine par la chercheuse chinoise Tu Youyou, co-lauréate du Nobel de médecine 2015. 
Description du processus de recherche qui a conduit à la découverte de l'artémisinine par la chercheuse chinoise Tu Youyou, co-lauréate du Nobel de médecine 2015.  (JONATHAN NACKSTRAND / AFP)

Une affaire de température
Tu Youyou se replonge alors dans les grimoires médicaux chinois et finit par trouver la solution à son problème. Il faut modifier la technique d’extraction: elle se fera désormais à basse température pour préserver les vertus curatives de la molécule. A une rencontre au sommet des membres du projet 523, la chercheuse annonce en mars 1972 qu’elle a obtenu des résultats concluants sur les souris et les singes.

Les premiers tests humains concernent 21 personnes et sont effectués dans la province du Hainan (sud de la Chine) : la moitié des patients est porteuse du plasmodium falciparum (la forme la plus virulente) et l'autre du plasmodium vivax (le plus commun). L'artémisinine, dans sa version la plus pure, est officiellement obtenue le 8 novembre 1972. Le premier rapport en anglais qui mentionne pour la première fois les travaux de l'équipe chinoise est disponible en décembre 1979.

Les chercheurs chinois ont entre temps lancé de vastes essais cliniques. Conclusion : l’artémisinine s’avère beaucoup plus efficace que la chloroquine et la quinine. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) invite Tu Youyou à présenter ses travaux en octobre 1981. En plus de l’artémisinine, elle évoque un dérivé de la molécule d’une efficacité redoutable, la dihydroartémisinine. La molécule extraite de l’artemisia annua constitue aujourd’hui la base des traitements anti-paludéens.

Une molécule devenue indispensable
«Artemisia annua L, utilisée depuis des siècles dans la médecine traditionnelle chinoise, est considéré aujourd'hui comme une partie de la solution dans les cas où le paludisme est devenu résistant aux autres médicaments. Les associations médicamenteuses comportant de l’artémisinine (ACT) sont recommandées par l'OMS depuis 2001 dans tous les pays où le paludisme à falciparum  la forme la plus résistante de la maladie  est endémique», indique un document de l’OMS.

«Les lauréats du prix Nobel cette année ont développé des thérapies qui ont révolutionné le traitement de certaines des maladies parasitaires les plus dévastatrices», a indiqué le comité Nobel.  Tu Youyou, William C. Campbell et Satoshi Omura ont consacré leurs travaux à des maladies qui touchent les pays les plus pauvres, notamment en Afrique sub-saharienne. En 2015, l’OMS a enregistré 89% de l’ensemble des cas de paludisme et 91% des décès dans cette partie du monde.