"Génocide des Ouïghours" en Chine : six questions sur la résolution adoptée par les députés français, qui crée des remous jusqu'à Pékin

Cette résolution a été adoptée à la quasi-unanimité à l'Assemblée nationale, jeudi. Seul un élu LREM a voté contre tandis que cinq députés LFI et communiste se sont abstenus, sur 175 votants. 

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L'Assemblée nationale, jeudi 20 janvier 2022, à Paris. (MAGALI COHEN / HANS LUCAS / AFP)

"Une étape indispensable vers une reconnaissance internationale plus large du génocide ouïghour." Dolkun Isa, président du Congrès mondial ouïghour (CMO), a salué l'adoption en France par l'Assemblée nationale, jeudi 20 janvier, d'une résolution dénonçant le génocide des Ouïghours par la ChineLe texte, sans portée contraignante, a été adopté à la quasi-unanimité (169 votes pour, un contre et cinq abstentions). Voici les questions qui se posent après cette résolution fustigée par la Chine.

1Que dit cette résolution ?

Dans ce texte, l'Assemblée nationale "reconnaît officiellement les violences perpétrées par les autorités de la République populaire de Chine à l'encontre des Ouïghours comme constitutives de crimes contre l'humanité et d'un génocide", et les "condamne". La résolution fait un long énoncé des crimes reprochés au régime chinois : stérilisations et avortements forcés, viols, tortures, enfants arrachés à leurs parents, prélèvement d'organes, camps d'internement et de rééducation, exécutions, destruction de mosquées et du patrimoine culturel, surveillance de masse.

"Ces éléments, désormais largement documentés (…), témoignent d'une intention de détruire l'identité, les liens communautaires ouïghours, les possibilités de filiation et les liens entre générations, et plus généralement de détruire les Ouïghours, y compris biologiquement, en tant que groupe à part entière. Ces violences politiques extrêmes et systématiques, organisées et planifiées par l'Etat chinois, sont constitutives d'un génocide", assure le texte. La résolution s'inquiète aussi du sort réservé à d'autres "minorités turciques" (Kazakhs, Kirghizes, Ouzbeks et Tatars) par Pékin.

2Pourquoi le gouvernement français ne parle-t-il pas de "génocide" ?

Cette résolution votée par les députés n'est pas contraignante pour l'exécutif. L'Assemblée y "invite le gouvernement" à reconnaître et à condamner les violences, comme elle l'a fait elle-même, et à adopter "les mesures nécessaires auprès de la communauté internationale et dans sa politique étrangère à l'égard de la République populaire de Chine" pour faire cesser cette situation.

S'exprimant au nom du gouvernement, le ministre délégué chargé du Commerce extérieur a préféré employer les mots de "violences systématiques" et de "témoignages accablants". Franck Riester a assuré que le sort de cette communauté était "évoqué au plus haut niveau" lors des entretiens avec les officiels chinois. Mais il a fait valoir que la qualification formelle de "génocide" relevait d'instances internationales, pas du gouvernement français. 

Dans un courrier envoyé le 6 septembre 2021 à des parlementaires français et que Libération s'était procuré, Emmanuel Macron avait condamné pour la première fois "des pratiques inacceptables" qui vont "contre les principes universels inscrits dans les conventions internationales relatives aux droits de l'homme"

3Tous les députés ont-ils voté en faveur de cette résolution ?

La résolution a été adoptée à la quasi-unanimité des députés. Il y a eu 169 votes pour, une voix contre et cinq abstentions. La République en marche avait appelé ses élus et ses soutiens (MoDem et Agir ensemble) à se prononcer en sa faveur, rappelle Le Monde. Seul le député LREM de la 9e circonscription de Paris, Buon Tan, très engagé dans les relations franco-asiatiques et président du groupe d'amitié France-Chine, a voté contre. Les quatre élus La France insoumise présents (Ugo Bernalicis, Danièle Obono, Mathilde Panot et Clémentine Autain) se sont abstenus. Cette dernière a fait valoir que l'expression de "crime contre l'humanité" serait plus adéquat pour caractériser la situation des Ouïghours. 

Dans une interview sur les comptes Instagram de 20 Minutes et de TF1 le 12 janvier, Jean-Luc Mélenchon avait exprimé un autre point de vue. Il avait évoqué "une répression que fait le gouvernement chinois contre les organisations islamistes ouïghoures". Et avait déclaré "ne pas croire à la thèse du génocide". "Ceux qui l'utilisent, à mon avis, ne nous rendent pas service, parce qu'ils, en quelque sorte, banalisent un mot dont ils ne semblent pas percevoir toute la portée", avait jugé le candidat à la présidentielle.

Le député communiste Jean-Paul Lecoq s'est lui aussi abstenu. Il a dénoncé un texte qui entretiendrait une sorte de "concurrence mémorielle malsaine" et a soutenu que la reconnaissance de génocide "n'appartient pas au législateur, mais au juge international". Selon lui, le texte n'était "pas à la hauteur des enjeux".

4Comment a réagi la Chine ?

Après le vote, l'ambassade de Chine à Paris a protesté contre "une diffamation et une stigmatisation délibérées contre la Chine et une ingérence brutale dans les affaires intérieures chinoises". Il ne s'agit pas de questions "ethniques, religieuses ou de droits de l'homme", mais le sujet relève "de la lutte contre le terrorisme, la radicalisation et le séparatisme", a estimé la représentation chinoise.

La diplomatie chinoise a également fait connaître sa désapprobation depuis Pékin. "La résolution de l'Assemblée nationale française (...) fait fi de la réalité et du bon sens en matière de droit", a dénoncé un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères. "Cela constitue une ingérence grossière dans les affaires intérieures chinoises. La Chine y est fermement opposée", a-t-il souligné lors d'une conférence de presse. "Si un génocide était véritablement perpétré au Xinjiang, comment se fait-il que la population ouïghoure connaisse toujours un taux de croissance démographique aussi important ?" a-t-il argué. "A ceux qui feignent [de ne pas voir les faits] ou qui font de la démagogie pour plaire au grand public, je leur dis ceci : vos paroles et vos actes ne méritent aucune attention, a-t-il assuré. Un mensonge répété même 1 000 fois reste un mensonge."

5Quels sont les faits reprochés à Pékin ?

Le Xinjiang et d'autres provinces de Chine ont été frappés pendant plusieurs décennies, notamment de 2009 à 2014, par des attentats attribués à des islamistes ou à des séparatistes ouïghours. Depuis plusieurs années, le Xinjiang fait ainsi l'objet d'une intense surveillance : caméras omniprésentes, portiques de sécurité dans les bâtiments, forces armées très visibles dans les rues, restrictions à la délivrance des passeports...

Des études occidentales, fondées sur des interprétations de documents officiels, des témoignages de victimes et des extrapolations statistiques, accusent Pékin d'avoir interné dans des camps au moins un million de personnes, majoritairement des musulmans ouïghours, d'effectuer des stérilisations et des avortements "forcés" ou encore d'imposer du "travail forcé". Quatre femmes ouïghoures en exil avaient témoigné de la répression subie par leur peuple, dans "Envoyé spécial" sur France 2.

Envoyé spécial. De  "génocide démographique" qui vise les Ouïghours du Xinjiang

La Chine dément ces accusations. Elle réfute toute idée de "stérilisation forcée" mais concède appliquer au Xinjiang, comme partout ailleurs dans le pays, sa politique de limitation des naissances, pendant longtemps mise en œuvre avec laxisme dans la région. Pékin présente en outre les camps comme des "centres de formation professionnelle" destinés à éloigner les habitants de l'extrémisme religieux et qui seraient désormais fermés car tous les "étudiants" auraient "achevé leur formation".

6Quel peut être l'effet de cette résolution ?

Cette résolution a avant tout un poids symbolique. "Sur le plan purement politique, l'impact est limité, car c'est une résolution parlementaire qui n'a aucune valeur d'engagement. Mais ça renforce la pression sur l'exécutif et le gouvernement. Si l'exécutif multiplie les expressions publiques à haut niveau, c'est un problème pour la Chine", a commenté auprès de l'AFP Antoine Bondaz, de la Fondation pour la recherche stratégique.

Marc Julienne, chercheur à l'Institut français des relations internationales (Ifri) et spécialiste de la Chine, abonde : les relations franco-chinoises ne vont pas s'altérer avec le vote de cette résolution. "L'effet non contraignant de la résolution ne va pas conduire la Chine à adopter de rétorsions envers les entreprises françaises sur le territoire", éclaire-t-il dans Marianne. "Cela va créer une réelle pression sur l'exécutif [français] afin qu'il prenne une position plus ferme sur la question", analyse-t-il toutefois. "Si tel est le cas, la Chine pourra y voir là une menace et la question des conséquences diplomatiques sera alors légitime", assure-t-il.

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