Crise à Hong Kong : "Un nouveau Tiananmen est impensable aujourd'hui, la Chine le sait très bien"

Deux mois après les premières manifestations, le mouvement de protestation contre l'emprise chinoise à Hong Kong ne faiblit pas.

Des policiers à Hong Kong, lors d\'une manifestation, le 3 août 2019
Des policiers à Hong Kong, lors d'une manifestation, le 3 août 2019 (ISAAC LAWRENCE / AFP)

"Un nouveau Tiananmen est impensable aujourd'hui, Pékin le sait très bien et va plutôt privilégier les méthodes indirectes", a analysé vendredi 16 août sur franceinfo Jean-Pierre Cabestan, sinologue et professeur à l'université baptiste de Hong Kong. Depuis début juin, les Hongkongais manifestent contre le projet de loi autorisant les extraditions vers la Chine, des revendications qui se sont depuis élargies pour dénoncer le recul des libertés et les ingérences de la Chine dans l'ancienne colonie britannique. La Chine a regroupé des forces à Shenzhen, ville limitrophe de Hong Kong.

franceinfo : Est-ce que Pékin peut vraiment envoyer les militaires mater les manifestations à Hong Kong ?

Jean-Pierre Cabestan : La Chine en a le pouvoir. Pékin peut, s'il le souhaite, envoyer l'armée ou la police armée, qui est massée de l'autre côté de la frontière, à Shenzhen, donc à quelques encablures de Hong Kong. Mais le fera-t-il ? Je ne le pense pas, en tout cas pas à l'heure actuelle, en raison principalement des répercussions locales mais aussi internationales incalculables que cela pourrait avoir. Un nouveau Tiananmen, du nom de la place à Pékin, cadre de la violente répression des manifestations de 1989 qui a fait des dizaines de milliers de morts et de blessés, est impensable aujourd'hui. Pékin le sait très bien et va plutôt privilégier les méthodes indirectes.

La Chine table d'abord sur la police hongkongaise, qui elle-même est beaucoup plus aux ordres de Pékin que de Carrie Lam, la cheffe de l'exécutif de Hong Kong. Elle va tabler sur tous les moyens dont elle dispose sur le territoire. Il y a à Hong Kong un bureau de liaison, qui représente le gouvernement central de Pékin et qui est en fait une espèce de "gouvernement bis" derrière le gouvernement de Carrie Lam. Vous avez également de nombreux agents de sécurité de la Chine qui surveillent tout ce qu'il se passe. C'est pour ça que beaucoup de manifestants se masquent pour ne pas être reconnus, non seulement de la police de Hong Kong mais aussi des services de sécurité chinois.

Quelle est l'origine profonde de ce mouvement ?

C'est une demande de démocratie et de liberté, et surtout une crainte d'une emprise de plus en plus évidente de la Chine continentale, du parti communiste chinois, donc de la dictature chinoise sur Hong Kong. Ce territoire veut maintenir son autonomie, et surtout convaincre Pékin - et là l'objectif est beaucoup plus ambitieux et à mon avis irréaliste - de lui accorder les institutions démocratiques qui avaient été promises lors de la rétrocession de Hong Kong à la Chine en 1997, et même qui avaient été promises lors de l'accord sino-britannique de 1984.

Quelle est l'image de Hong Kong dans la société chinoise ?

Dans la société chinoise continentale, c'est une image assez complexe. D'un côté, beaucoup de Chinois vont à Hong Kong pour faire des emplettes, pour respirer un air de liberté. Mais d'un autre côté, ils considèrent les Hongkongais comme des enfants gâtés, ingrats à l'égard de la "mère patrie". La société chinoise continentale est pétrie de nationalisme, parfois de nationalisme aveugle, et considère donc les Hongkongais avec un certain mépris. Ils ne comprennent pas pourquoi ils veulent plus de démocratie, alors qu'en Chine ils sont beaucoup à être encore très contents avec un système de parti unique.

Est-ce que la communauté internationale réagit suffisamment ?

Je crois qu'elle a réagi un peu tard. Maintenant elle commence à se mobiliser. On a vu le président américain Donald Trump, la chancelière allemande Angela Merkel, le gouvernement français réagir, afin d'appeler surtout - et c'est une exigence qui me paraît fondamentale - les partis au dialogue. La raison principale de cette montée des violences et du radicalisme dans le mouvement, c'est cette absence de dialogue, ce refus du dialogue de la part à la fois des autorités de Hong Kong et derrière de Pékin, c'est-à-dire de Xi Jinping, le président de la république populaire de Chine.