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Hong Kong : Lam Wing-kee, le libraire qui accuse Pékin

Lam Wing-kee, l'un des cinq libraires de Hong Kong mystérieusement disparus depuis octobre 2015, est sorti de son silence le 16 juin 2016. Retenu par le gouvernement chinois pour avoir mené des «activités illégales», il a détaillé ses conditions de détention. Des révélations qui remettent en cause l'indépendance de Hong Kong.
Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
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Leurs disparitions avaient cristallisé l'attention internationale et les tensions entre Hong Kong et Pékin. Entre octobre 2015 et janvier 2016, cinq associés de la librairie indépendante Causeway Bay Books (Mighty Current) à Hong Kong avaient disparu.

Les rumeurs couraient qu'ils avaient été enlevés par le bureau chinois de la Sécurité publique. Quelques semaines plus tard, elles étaient confirmées. Leur crime : avoir fait passer près de 4000 livres «interdits» en Chine, distribués auprès de 380 lecteurs dans 28 provinces.

Si la ligne éditoriale de la librairie est ouvertement ambiguë et provocatrice, ceux qui transportaient les livres étaient pleinement conscients d'avoir mené des «activités illégales», fortement réprouvées en Chine. Ils publiaient des ouvrages ouvertement critiques à l'égard du gouvernement chinois, mêlant fiction et révélations sur les hauts dignitaires du parti communiste chinois et leurs maîtresses.


Mais l'arrestation de ces citoyens de Hong Kong dans des circonstances obscures avait suscité l'indignation de la Grande-Bretagne, qui avait considéré qu'il s'agissait d'une violation grave de l'accord de 1997 sur la rétrocession de Hong Kong à la Chine et d'une atteinte au principe «un pays, deux systèmes».

Depuis, quatre des libraires arrêtés, Lee Bo, Cheung Chi-pin, Lui Por-lam et Lam Wing-kee ont été libérés pour «bonne conduite». Sur la chaîne de télévision publique Phoenix TV à Hong Kong, ils avaient tour à tour reconnu pleinement leur culpabilité, au début de l'année 2016.

Une détention digne de «la révolution culturelle»
Jusqu'au coup de tonnerre du jeudi 16 juin 2016. Maintenu de force pendant huit mois, Lam Wing-kee, le fondateur de Causaway Bay Books, a refusé de garder le silence. Dans une conférence de presse improvisée, il a formulé d'importantes accusations sur ses conditions de détention et sa libération, «sous caution», par les autorités chinoises. «Ils m'ont donné le sentiment que j'avais été la cible d'une dénonciation pendant la Révolution culturelle», a-t-il déclaré dimanche 19 juin dans un entretien à l'AFP, en référence à la campagne de répression et de purges lancée par Mao Tsé-toung en 1966.


Selon ses confidences, la condition de sa libération était de livrer les noms de 600 clients chinois qui lui avaient passé commande. Il a également détaillé ses conditions de détention, précisant qu'il n'a pas été torturé mais qu'il a subi de fortes pressions psychologiques avec des interrogatoires à répétition. Il aurait notamment été forcé de signer un document stipulant qu'il renonçait à son droit de voir un avocat et de parler à sa famille.

Il par ailleurs précisé que la confession qu'il avait faite à la télévision chinoise était mise en scène : «j'ai joué la comédie devant la caméra. Il y avait un réalisateur. Je devais réciter un texte», a-t-il précisé.

Dès le lendemain, ses révélations ont conduit plusieurs centaines de personnes à manifester dans les rues de Hong Kong. Rassemblées devant le Bureau de liaison de la Chine à Hong Kong, elles ont demandé des explications sur les mystérieuses disparitions. Car l'exécutif hongkongais est régulièrement accusé d'entretenir des liens étroits avec Pékin, malgré son autonomie de façade.


Des révélations contradictoires
Mais ces révélations ont poussé les anciens associés et une prétendue petite-amie de Lam Wing-kee à prendre la parole à leur tour. Dans une interview «exclusive» à Sing Tao Daily, un journal hongkongais pro-Pékin, Lui Por et Cheung Chi-ping affirment que le libraire contestataire «ment» et qu'il a été «manipulé», niant avec véhémence les allégations de leur ancien collègue. 

Bookseller Lam Wing-kee is lying, colleagues claim in 'exclusive' newspaper interview https://t.co/l7wsjvd0dz pic.twitter.com/waSepVyPBL
A propos des déclarations qui avaient été faites à la télévision, Lui Por indique que «ce n'était définitivement pas une question forcée, il n'y avait ni réalisateur ni scénario», avant de conclure: «Je n'avais pas réalisé que Lam Wing-kee était un homme malhonnête, il devrait reconnaître ses crimes et en porter la responsabilité.»

De son côté, Cheung Chi Ping a indiqué que Lam «n'aurait pas dû utiliser ses propres erreurs pour tromper les gens et remettre en cause le principe "un pays, deux systèmes"» et qu'il souhaitait «clarifier certains faits» afin que les citoyens connaissent toute la vérité.
 
Gui Minhai : le dernier disparu
Dans le même temps, la fille de Gui Minhai, le dernier libraire encore porté disparu, a exprimé son espoir de retrouver les traces de son père après les révélations de Lam Win-kee.

La jeune femme de 22 ans, qui étudie actuellement au Royaume Uni, a néanmoins évoqué les appels et les messages de son père qui la pressait d'arrêter de faire campagne pour sa libération et de «rester calme», déclarant qu'elle pensait que les autorités chinoises exerçaient des pressions sur son père.

En janvier, Gui Minhai était lui aussi apparu à la télévision publique pour livrer ses confessions. Il a déclaré qu'il s'était lui-même rendu aux autorités, rongé par le remord après avoir entraîné la mort d'une étudiante alors qu'il conduisait en état d'ébriété, douze ans auparavant.


La rumeur courait que Gui Minhai, soupçonné de diriger ce vaste trafic de livres «interdits», travaillait à la publication d'un livre sur l'actuel secrétaire général du Parti communiste chinois, Xi Jinping, au moment de sa disparition.

Mais, tant que le sort du dernier disparu sera inconnu, le mystère ne sera pas élucidé. Et les récentes révélations ne manqueront pas de relancer les dissensions au sein de l'ancienne colonie britannique, dont l'émancipation semble encore loin d'être acquise.

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