Brésil : "Des réserves inouïes de biodiversité vont être menacées" en cas d'élection du candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro

François Gemenne, spécialiste de géopolitique de l'environnement, craint également une sortie du Brésil de l'accord de Paris sur le climat.

François Gemenne, chercheur en science politique à l’université de Liège et à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.
François Gemenne, chercheur en science politique à l’université de Liège et à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. (FRANCEINFO)

"Des réserves inouïes de biodiversité vont être menacées" si le candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro est élu président du Brésil, craint François Gemenne, spécialiste de géopolitique de l'environnement et membre du Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), chercheur à l'université de Liège et enseignant à Sciences Po, invité de franceinfo vendredi 26 octobre.

Le chercheur pense également que son élection impliquerait une sortie du Brésil de l'accord de Paris sur le climat. "Ce serait dramatique", ajoute-t-il, "parce que le Brésil est l’un des principaux producteurs mondiaux de gaz à effet de serre".

franceinfo : L’Amazonie est-elle menacée en cas de victoire de Bolsonaro ?

François Gemenne : Bien entendu. Elle sera très menacée puisqu’il a déjà annoncé qu’il autoriserait davantage de permis d’exploitation en Amazonie et ça veut dire que des réserves inouïes de biodiversité vont être menacées. On estime que la forêt amazonienne recèle environ 20% de la biodiversité dans le monde. S’il est élu, malheureusement, ça veut dire que la déforestation va se poursuivre. Il est favorable aux permis forestiers de déboisement qui vont soit exploiter directement le bois soit exploiter la forêt amazonienne par des champs de soja par exemple. Ces permis d’exploitation vont avoir un impact dramatique à la fois sur la biodiversité mais également sur le changement climatique. Et on sait que les deux sont liés puisque l’Amazonie est en quelque sorte un poumon de la planète. Elle absorbe des quantités importantes de dioxyde de carbone de l'atmosphère pour rejeter de l’oxygène. Si les arbres sont abattus, non seulement ils n’effectuent plus la photosynthèse mais ils rejettent dans l'atmosphère le carbone qu’ils ont accumulé tout au long de leur vie.

Certaines ONG accusent Jair Bolsonaro d’être soumis à l'agro-business, vous le pensez également ?

Il est très clair qu'il voit la forêt amazonienne avant tout comme une ressource économique, donc il entend maximiser les profits économiques que le Brésil peut tirer de cette forêt. Il ne considère pas du tout la forêt comme un réservoir de biodiversité, il ne la considère pas du tout comme faisant partie du patrimoine mondial de l’humanité ou comme jouant un rôle essentiel dans la régulation du climat. Il la considère simplement comme un instrument économique et bien entendu, il va donner libre cours aux exploitations, y compris du secteur agro-alimentaire.

Il y a aussi une forme de chantage puisqu’il dit qu’il veut rester dans l’accord de Paris sur le climat, mais à condition qu’on le laisse faire ce qu’il veut sur l’Amazonie...

Nous verrons, mais je doute fort qu’il puisse rester dans l’accord de Paris sur le climat. Il s’inscrit dans la ligne droite de Donald Trump qui, en se retirant de cet accord, a donné une forme d’autorisation à d’autres leaders populistes ou autoritaires de le faire. À mon avis, dès que l’ONU dira quoi que ce soit sur le sujet de l’Amazonie, il va utiliser l’accord de Paris comme un levier, comme une sorte de menace permanente. Et donc je pense qu’il va de toute façon in fine sortir de l’accord de Paris. Ce serait dramatique parce que le Brésil est l’un des principaux producteurs mondiaux de gaz à effet de serre. Et si le Brésil sort de cet accord de Paris, ça aura déjà un impact sur les objectifs de l’accord. Ils seront encore plus difficiles à atteindre et je pense malheureusement qu’on pourra dire au revoir à l’accord de deux degrés puisqu’une sortie du Brésil voudrait dire sans doute aussi une sortie de la Russie et potentiellement d’autres pays. Et puis ça va surtout créer un climat d’instabilité autour de l’accord de Paris. Une des forces de l’accord de Paris, c’est son caractère universel, de long terme et le fait qu’il imprime une direction, y compris au marché et aux entreprises privées. Si des pays sortent de l'accord de Paris, ça créera un climat d’instabilité qui fait que la transition énergétique finalement ne s'amorcera jamais véritablement.