Vrai ou fake Biélorussie : le journaliste et opposant Roman Protassevitch est-il un combattant d'extrême droite, comme l'assure la Russie ?

Depuis le 23 mai, le journaliste de 26 ans est détenu en Biélorussie. Son arrestation a été condamnée par la communauté internationale. Mais dans le même temps, des internautes ont exhumé ses liens avec les militaires proches de la mouvance néonazie.

Article rédigé par
Lise Vogel - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
L'opposant Roman Protassevitch pris en photo le 25 mars 2012 lors d'une manifestation à Minsk (Biélorussie).  (STR / AFP)

Après le détournement illégal d'un avion de ligne dont il était l'un des passagers et son arrestation à Minsk le 23 mai, le journaliste biélorusse Roman Protassevitch est devenu le symbole de la lutte contre la dictature d'Alexandre Loukachenko, soutenue par Moscou. Depuis 2011, le jeune reporter est un farouche opposant de ce régime autoritaire, dont il s'attire régulièrement les foudres. Son arrestation a suscité un tollé et de nombreuses voix, dont celles de l'Union européenne et des Etats-Unis, se sont élevées pour condamner son arrestation arbitraire.

Dans le même temps, des médias pro-régimes biélorusses et russes exhument des photos qui démontrent selon eux que Roman Protassevitch est un néonazi, du fait de ses liens troubles avec le bataillon Azov, un régiment ukrainien connu pour sa proximité avec la mouvance néonazie. De nombreux blogs et tweets relaient ces éléments. Ils accusent Protassevitch d'avoir combattu en Ukraine aux côtés de ces soldats controversés, connus pour leurs faits d'armes contre les Russes et les pro-Russes dans la guerre du Donbass. Au début du conflit, Azov était un groupe armé de volontaires lié à l'extrême droite, dont la réputation est d'autant plus sulfureuse que leurs emblèmes se rapprochent visuellement de ceux du IIIe Reich.

Reporter ou combattant armé ?

Plusieurs images alimentent les accusations contre le jeune journaliste. D'abord, une couverture du magazine officiel d'Azov datant de 2015. Roman Protassevitch ressemble effectivement au jeune homme en uniforme militaire, armé et tout sourire, que l'on voit en couverture, même si aucune mention de son nom n'existe dans cet exemplaire que nous avons pu consulter dans son intégralité. La ressemblance est établie à 70% par un logiciel de reconnaissance faciale, sans qu'il soit possible d'identifier formellement le reporter biélorusse.

La couverture du journal du bataillon Azov en 2015 (Azov media)

Le logiciel Azure de Microsoft confirme la ressemblance entre les 2 visages (CAPTURE D'ÉCRAN Lise Vogel)

Il est incontestable que Roman Protassevitch a passé un an en Ukraine entre 2014 et 2015. Il l'a affirmé lui-même dans une vidéo postée sur YouTube le 18 septembre 2020 sur la chaîne Nexta (à partir de 46'). Le jeune journaliste confirme avoir passé un an sur la zone de conflit en Ukraine, sans participer aux combats. 

"Toutes ces années, je n'ai fait que mon travail de journaliste."

Roman Protassevitch

dans une vidéo YouTube, en septembre 2020

Cette version est corroborée par le leader d'Azov, qui a réagi sur la messagerie Telegram, le 25 mai, évoquant l'engagement du reporter, mais pas en tant que combattant. "Oui, Roman, avec Azov et d'autres unités militaires, s'est battu contre l'occupation de l'Ukraine. Il était avec nous près de Shyrokyne, où il a été blessé. Mais son arme en tant que journaliste n'était pas un fusil, mais les mots.", explique Andriy Biletsky.

Nous avons également retrouvé une vidéo, postée en 2015 sur YouTube par une chaîne indépendante ukrainienne, où l'on voit Roman Protassevitch (à 4'42") blessé et soigné par les soldats d'Azov. Mais là encore, il est en tenue civile et rien n'indique qu'il ait combattu aux côtés des hommes présents dans cette vidéo. Cette version des faits est contestée par les pro-Loukachenko. Car d'autres photos plus ou moins ressemblantes sont largement relayées. Elles montrent toutes un jeune soldat d'Azov présenté comme étant Roman Protassevitch. L'une d'elles aurait même été saisie dans le téléphone personnel du journaliste par les autorités biélorusses.

Une photo d'un militaire ukrainien d'Azov qui, pour certains, serait Roman Protassevitch. (chaîne Telegram "Yellow Plums")

Or, la même image illustre un article daté de 2015, contenant l'interview anonyme d'un certain "Kim", un volontaire biélorusse combattant aux côtés d'Azov, à Marioupol en Ukraine. Pour les détracteurs de Protassevitch, Kim et Roman ne font qu'un. Pourtant, certains éléments font douter de cette hypothèse, par exemple son âge. Kim a 22 ans dans l'article, alors que Roman avait 20 ans en septembre 2015. Nous avons contacté la rédaction de Radio Free Europe/Radio Liberty pour savoir si l'homme interrogé dans cet article était bien le jeune Protassevitch. Le directeur nous a répondu que son "groupe ne dispos[ait] d'aucune preuve concernant la véritable identité de l'individu anonyme."

Une idéologie d'extrême droite ? 

Outre la volonté du régime biélorusse et de son allié russe de discréditer Roman Protassevitch comme journaliste en le faisant passer pour un milicien proche d'Azov, c’est l'idéologie du jeune Biélorusse qui est pointée du doigt. Des zones d'ombre demeurent, par exemple autour de l'origine d'une photo, très relayée par ses détracteurs, qui montre un jeune homme lui ressemblant. Il porterait un tee-shirt de la marque néonazie Sva Stone, d'après les commentaires. Impossible cependant d'identifier formellement le motif du vêtement, ni de dater ou sourcer cette image. 

Roman Protassevitch (à gauche) porterait un tee-shirt de la marque néonazie Sva Stone, sur cette image dont l'origine est inconnue. (chaîne Telegram "Yellow Plums")

A ce stade, nous n'avons pas retrouvé de traces du travail de Roman Protassevitch en tant que reporter sur ce conflit armé. En revanche, il a publié de nombreux articles ces dernières années. Et aucun ne laisse transparaître une rhétorique d'extrême droite. La chaîne Nexta, influent média d'opposition biélorusse dont Protassevitch a été le rédacteur en chef, n'a pas souhaité répondre à nos questions sur cette affaire. S'il est impossible de définir avec précision l'appartenance idéologique de Roman Protassevitch, nos recherches montrent que son profil se rapproche davantage du journaliste engagé et patriote que de celui d'un militant appelant à la violence, tel que décrit par le pouvoir en place.

Ce que nous confirme Alex Kokcharov, analyste du risque politique en Europe de l'Est. Originaire de Biélorussie, aujourd'hui basé à Londres, il a rencontré plusieurs fois Roman Protassevitch à Minsk. "Lors de mes discussions avec Roman, il a exprimé son espoir de voir venir la fin de ce régime totalitaire et la transition de la Biélorussie vers un système plus démocratique, avec des élections et un système politique plus alignés sur les démocraties de l'Union européenne, et non sur les système autocratique de la Russie, explique-t-il. Il a aussi exprimé son admiration pour les changements politiques en Ukraine depuis 2013-2014, où l'électorat a choisi des valeurs et des idéaux pro-européens, au lieu de s'associer à la Russie". 

Un storytelling travaillé

Ces dernières années, accuser des opposants politiques d'extrémisme et de terrorisme est une pratique récurrente en Russie et en Biolérussie. Trois jours après l'arrestation de Protassevitch, le chef du KGB biélorusse a précisément utilisé ce biais pour légitimer la détention du journaliste, dans une déclaration retranscrite sur le site de l'agence de presse officielle de Minsk.

"Il est incontestable que cette personne se conforme pleinement à la définition d'un terroriste, d'un mercenaire, participant à des événements sanglants associés aux atrocités et la mort de civils dans le sud-est de l'Ukraine."

Ivan Tertel, chef du KGB biélorusse

à l'agence de presse biélorusse Belta

"La propagande russe et biélorusse sait très bien que la réputation du bataillon Azov à l'étranger est très problématique, donc elles essaient de lier Protassevitch à ce bataillon pour le diaboliser et mieux le punir, pour légitimer leur acte illégitime d'arrêter Protassevitch.", détaille à franceinfo Tetyana Ogarkova, qui travaille pour une ONG de lutte contre la désinformation en Ukraine.

Roman Protassevitch ironisait lui-même sur cette situation avant son arrestation. Sur son compte Twitter toujours accessible, on peut lire qu'il se présente comme "Le tout premier journaliste terroriste", faisant référence à la décision du KGB de le placer sur "la liste des personnes impliquées dans des activités terroristes".

La page d'accueil du compte Twitter de Roman Protassevitch. (Twitter @pr0tez)

Désormais prisonnier politique dans "le pays le plus dangereux en Europe pour les journalistes" selon Reporters sans frontières, le journaliste de 26 ans est apparu à trois reprises dans des vidéos diffusées par la télévision d'Etat biélorusse. Dans la plus récente, diffusée jeudi 3 juin, soit 10 jours après son arrestation, il est mis en scène dans une confession forcée. Roman Protassevitch affirme vouloir "corriger ses erreurs" et mener "une vie tranquille", loin de la politique. Le père du journaliste, Dmitri Protassevitch, estime que ces aveux télévisés sont le résultat de "violences, de tortures et de menaces". "Je connais très bien mon fils et j'ai la conviction qu'il ne dirait jamais des choses pareilles", a-t-il déclaré à l'AFP, vendredi 4 juin. Berlin a qualifié cette interview de "honte" et le ministre britannique des Affaires étrangères Dominic Raab a estimé qu'elle était "clairement réalisée sous la contrainte".

Pour l'heure, le jeune journaliste est principalement accusé par le pouvoir en place d'avoir organisé des émeutes de masse et d'avoir incité à l'hostilité envers les forces de sécurité. Il encourt pour cela 15 ans de prison. Mais le dictateur Alexandre Loukachenko n'a pas écarté la peine de mort à son encontre.

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