Thaïlande : le village des «veuves»

Extrême sud de la Thaïlande. Après 10 ans d'insurrection islamiste et des milliers de morts, un village est devenu un sanctuaire pour des «veuves de guerre». Elles y tentent de reconstruire leur vie.

Veuves de guerre thaïlandaises dans l\'atelier poterie du village de Rotan Batu, le 19 septembre 2013.
Veuves de guerre thaïlandaises dans l'atelier poterie du village de Rotan Batu, le 19 septembre 2013. (AFP/Christophe Archambault)
Les veuves ont trouvé refuge à Rotan Batu, dans le sud de la Thaïlande. Une zone proche de la Malaisie, la plus dangereuse du pays. Elles ont perdu leur époux sous les bombes et les balles des insurgés musulmans. Sabiro Hauma, une musulmane de 36 ans, coiffée d'un foulard bleu, explique : «C'est le seul endroit où l'on peut se sentir en paix.» Le village est gardé par une cinquantaine de soldats et c'est aussi un des rares endroits où bouddhistes et musulmans cohabitent en paix.

Tungrudee Jaiin élève seule ses enfants après l'assassinat de son mari par les rebelles. Cette musulmane de 39 ans, l'œil emporté par une balle tirée par les insurgés, fait partie des nombreuses veuves du conflit. Depuis 2004, 5900 personnes sont mortes dans les violences attribuées aux islamistes dans les provinces de Yala, Pattani et Narathiwat. Les seules à majorité musulmane dans le pays.

Ce conflit est complexe, brutal, et ce sont les civils qui en font les frais, coincés entre l'armée et les rebelles. Des rebelles qui se battent pour l'autonomie de ce royaume rattaché à la Malaisie jusqu'au début du 20e siècle.

Femmes, filles ou sœurs, elles ont dû endosser le rôle de soutien de famille. Tungrudee s'est convertie à l'islam pour son mari. Elle raconte son calvaire. Deux semaines après avoir tué son mari, soupçonné d'être un informateur, «ils sont revenus et m'ont tiré dessus», au visage, au ventre et aux jambes, «ils ont mis le feu à notre maison». Sans ressource, elle s'est réfugiée avec ses quatre enfants dans le «village des veuves» de Rotan Batu.

Ce village a ouvert ses portes en 2001 grâce aux dons de la reine deThaïlande Sirikit. Elle souhaitait créer un havre de paix où ces femmes pourraient assurer elles-mêmes le quotidien et apprendre un métier. La construction d'une école et d'un hôpital y sont prévus. Un village clôturé où l'on peut voir les enfants jouer au football sans se soucier des balles perdues. Dans ce cocon, les femmes travaillent dans les vergers et les élevages de poulets. Parfois, un médecin passe avec des antidépresseurs pour apaiser les traumatismes qu'elles ont vécus.

Les femmes musulmanes portent un fardeau particulier dans cette région conservatrice. «Souvent les femmes n'ont pas voix au chapitre», explique Angkhava Neelapaijit, de la fondation Justice pour la paix.

Une dizaine de villages similaires sont en cours de construction, souligne Supachai Anantawara, un officier à la retraite qui participe à la gestion de Rotan Batu. «Les gens ici peuvent survivre, même si le village est entouré par les insurgés, car ils ont tout ce dont ils ont besoin». Porntip Bunin, une bouddhiste, mère de trois enfants, a perdu son mari dans l'explosion d'une bombe près d'un restaurant fréquenté par des soldats: «Je ne me sens pas seule ici. Je suis heureuse, j'ai des légumes, une maison et la sécurité.»

Alors que la paix est encore loin, les femmes de Rotan Batu sont prêtes à accueillir plus de veuves et d'enfants dans ce village de modestes bungalows, d'ateliers et de jardins potagers. «Nous sommes fortes. Nous devons nourrir nos enfants toutes seules. Nous devons survivre», lance, telle une devise, Mariyah Nibosu, elle aussi veuve de guerre.