Le Japon a-t-il trouvé une solution à la crise ?

Dépréciation du yen, gros chantiers... les méthodes du Premier ministre Abe, baptisées Abenomics, semblent porter leurs fruits. Une inspiration pour l'Europe?

Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, dévoile le troisième volet de son plan pour relancer l\'économie du Japon, le 17 mai 2013, à Tokyo. 
Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, dévoile le troisième volet de son plan pour relancer l'économie du Japon, le 17 mai 2013, à Tokyo.  (KAZUHIRO NOGI / AFP)

En 2012, l'économie japonaise était embourbée dans la récession. On parlait du déclin de son secteur automobile, d'une dette digne de Godzilla, et d’une mauvaise passe pour son industrie électronique. Depuis son retour au pouvoir en décembre, Shinzo Abe a lancé ses trois "flèches",  trois grandes réformes : budgétaire, monétaire et structurelle.

Cinq mois plus tard, il semble que les mesures du leader conservateur portent leurs fruits. Au premier trimestre 2013, le pays a enregistré une croissance de 0,9%, qui témoigne de l'accélération de l'activité économique. S’agit-il d’un regain éphémère ou des résultats d’une formule miracle, dont l’Europe pourrait s’inspirer ?  Francetv info s’est penché sur cette politique économique spécifique, le phénomène "Abenomics", (contraction d'Abe et "economics").

Les méthodes d'Abenomics

Des grands travaux et des subventions. Dès son arrivée au pouvoir, Shinzo Abe a fait voter un plan de relance budgétaire. "Il a entamé de gros chantiers et attribué des subventions pour doper l’activité et permettre une forte croissance. De même, il a attribué des aides aux entreprises japonaises pour favoriser leur relocalisation", explique Bruno Ducoudré, économiste spécialiste du Japon à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), contacté par francetv info.

Augmentation de la masse monétaire et dépréciation du yen. Le deuxième pilier d'"Abenomics", c'est une politique monétaire expansionniste. La Banque centrale japonaise a augmenté la quantité de monnaie en circulation dans le système financier par l'achat de titres de la dette publique et privée. "L’objectif de ces rachats est premièrement de faire baisser les taux d’intérêt pour favoriser les investissements des entreprises et la consommation des ménages", analyse  Bruno Ducoudré.

Mais cette politique a également provoqué une forte baisse du yen, ce qui a donné un coup de pouce aux exportations japonaises. Le yen a perdu plus d'un quart de sa valeur face au dollar en six mois. Le 13 mai, la devise japonaise a franchi la barre symbolique de 100 yens pour 1 dollar, ce qui a fait bondir l'indice Nikkei de la Bourse a son plus haut niveau depuis 2008, rappellent Les Echos.

Réforme structurelle. Le 17 mai, le Premier ministre japonais a fixé les objectifs pour le troisième volet de son action : tripler les exportations dans le domaine des infrastructures, doubler celles de l'agriculture et encourager l'investissement du secteur privé. Pour y arriver, il a promis un plan de réformes structurelles et de dérégulation, dont il ne dévoilera les détails qu'en juin.

Abenomics a-t-elle sauvé l’économie japonaise ?

Moteur important pour l'activité, la consommation privée (60% du PIB japonais) a rebondi au premier trimestre 2013, après une longue stagnation. D'après Les Echos du 15 mai, l'indice de confiance des consommateurs japonais a encore progressé en avril, "grâce à un franc regain d'optimisme général dû à la politique économique du Premier ministre".  

Les entreprises japonaises ont également commencé à profiter de la baisse du yen : leurs produits étant devenus moins chers, ils ont désormais un avantage sur les marchés extérieurs par rapport à leur concurrents. De même, cette dépréciation gonfle les profits réalisés à l’étranger et convertis en yens. Ainsi, selon Le Parisien, si le premier constructeur japonais, Toyota, a retrouvé sa position de numéro un mondial, c’est largement grâce à la dépréciation de la monnaie japonaise. Sony a également enregistré un profit, pour la première fois depuis 2008, relate Slate.com (en anglais).

Pourtant, il est encore trop tôt pour crier victoire. "L'Abenomics ne peut pas fonctionner sans un retour de confiance des entreprises qui sont censées, dans le schéma gouvernemental, augmenter leurs investissements et les niveaux de salaires de leurs employés", prévient Les EchosOr, "les investissements ne se font pas d’un jour à l’autre. Les entreprises ont besoin de temps pour voir si la dépréciation du yen est durable ou pas", rappelle Bruno Ducoudré. 

De même, comme l’évoque l'économiste Alexandre Delaigue sur son blog, la Banque centrale devra savoir gérer l’inflation créée par la politique monétaire expansionniste. Si ce n'était pas le cas, "l'expérience japonaise se transformerait en une énorme inflation, causant un rapide renvoi du gouvernement par les épargnants excédés, et une fuite massive de capitaux rendant la dette publique intenable, et obligeant à des contrôles des flux de capitaux massifs".

Abenomics pourrait-elle être reprise en Europe?

La formule économique de Shinzo Abe pourrait-elle être appliquée en Europe pour mettre fin à la crise ? Une nouvelle fois, on en revient au débat : opter pour des mesures d'austérité ou miser sur une relance de la croissance.

"L’Europe devrait s'inspirer du modèle japonais. Nous sommes aujourd’hui dans un creux du cycle économique. Les réformes structurelles réclamées par l'Union aux États membres ne peuvent pas se faire dans un environnement économique si dégradé. Il faudrait donc essayer de déclencher la croissance", estime Bruno Ducoudré. Cependant, il y a peu de chance que les dirigeants européens suivent l’exemple japonais, pense-t-il. "En Europe, on mène une politique de consolidation et d'austérité. La Banque centrale européenne est beaucoup trop frileuse pour se lancer dans les rachats des dettes publiques autant que la Banque japonaise le fait".

The New York Times (en anglais) trouve les racines de cette politique dans une réticence particulière de l’Allemagne envers tout type de méthodes non conventionnelles. "Du point de vue allemand, il faut plutôt maintenir la discipline fiscale, tout en restaurant la compétitivité".