Enquête En Azerbaïdjan, l'opposition à un projet de mine d'or dérange le pouvoir

Avec le consortium de journalistes internationaux Forbidden Stories, franceinfo a repris l'enquête sur un projet de mine d'or en Azerbaïdjan, dénoncé par les habitants. Des journalistes qui ont couvert ces manifestations sont aujourd'hui détenus.
Article rédigé par Virginie Pironon
Radio France
Publié
Temps de lecture : 3 min
La mine Gedabek d'où sont extraites les tonnes de roches nécessaires à la production d'or, présentée sur le site internet de la compagnie minière qui l'exploite. (ANGLO ASIAN MINING)

Forbidden Stories est un réseau international de médias qui s'est donné pour but de poursuivre les enquêtes de journalistes emprisonnés ou assassinés. En juin 2023, des journalistes d'Abzas Media ont été intimidés et arrêtés pour avoir enquêté sur la mine d'or de Gedabek, dans l'ouest de l'Azerbaïdjan. Forbidden Stories a poursuivi le travail de ces journalistes d'Abzas Media. Pour cette enquête baptisée "The Bakou Connection", 15 médias internationaux ont remonté la filière de l'or, depuis la mine Gedabek jusqu'aux voitures électriques, aux smartphones ou aux ordinateurs.

Nargiz Absalamova à la sortie du tribunal du district de Khatai le 1er décembre 2023, tout juste condamnée à 3 mois de détention provisoire. (Ulviyya Ali)

L'Azerbaïdjan est une nouvelle fois pointé du doigt sur la question des droits de l'homme, alors qu'une élection présidentielle anticipée doit avoir lieu mercredi 7 février. La campagne a été marquée par l'arrestation de nombreux journalistes, dont ceux d'Abzas Media, un média anti-corruption. Six d’entre eux sont actuellement derrière les barreaux.

Une nouvelle mine dont ne veulent pas les habitants

L'enquête concerne une mine d'or, située à l'ouest du pays, à environ 450 kilomètres de la capitale, Bakou. Le 20 juin, des habitants du village de Söyüdlü manifestent contre la création d'un nouveau lac artificiel de stockage de déchets chimiques, dont du cyanure, alors qu'un premier bassin, à seulement 400 mètres des habitations, polluerait déjà selon eux les sols et serait la cause de maladies respiratoires, et même de cancers.

Les habitants du village Soyudlu, le 21 juin 2023, manifestent contre la construction d’un deuxième barrage et la répression de la manifestation de la veille. (Meydan TV)

"Nos bébés ne doivent pas grandir malades. Nous voulons élever des enfants en bonne santé !", peut-on entendre lors de la manifestation qui rassemble une centaine de personnes. Elle est durement réprimée, et dès le lendemain, filmés par une poignée de journalistes, dont Nargiz Absalamova d'Abzas Media, des habitants demandent des comptes à la police.

Parmi eux, cette villageoise, qui évoque un membre de sa famille : "Il a été blessé au visage. Il a été envoyé en détention provisoire pour 20 jours ! Il meurt de faim là-bas, on ne lui donne pas de pain."
Pour avoir filmé ces témoignages, la journaliste Nargiz Absalamova sera détenue quelques heures, puis expulsée du village. Arrêtée à nouveau en novembre, elle est toujours en détention.

Un journaliste menacé de viol

Elmaddin Shamilzade est lui aussi journaliste, aujourd’hui en exil. Il était présent lors de cette manifestation. Il a été inquiété deux semaines plus tard, à Bakou, pour avoir pris en photo des policiers et les avoir partagés sur les réseaux sociaux. Interrogé par la police qui souhaite effacer ces images, il est sévèrement battu, avant d'être emmené dans un centre de détention provisoire.

"Un policier est arrivé et il a commencé à enlever son pantalon, tout en me disant : 'Je vais te violer, si tu ne nous donnes pas ton mot de passe.'"

Elmaddin Shamilzade, journaliste

à franceinfo

"J'ai pensé que c'était quelque chose que je ne pouvais pas accepter, d'être violé. Et j'ai donné mon mot de passe.", raconte le journaliste.

Trois semaines après les manifestations, l'activité de la mine, qui est exploitée par l’entreprise britannique Anglo Asian Mining, sera interrompue, le temps de mener des analyses. À la demande du président Aliev, qui se saisit du sujet, une commission est mise en place. Elle est présidée par le ministre de l'Écologie et des ressources naturelles, Mukhtar Babaiev, qui sera cette année le président de la COP29, organisée en Azerbaïdjan.

Les résultats des analyses, auxquels nous n'avons pas eu accès, montrent que "aucun échantillon de sol n'a révélé la présence de cyanure au-delà des limites de détections analytiques".

Les habitants vivent toujours dans la peur

Un habitant raconte : "Ils ont pris nos fils, ils les ont torturés. Dans un tel État, si vous dites la vérité, ils vous coupent la langue. Ils peuvent facilement vous faire passer pour un dealer de drogue. Une personne a déjà été condamnée à trois ans de prison. Mais à qui voulez-vous qu'on se plaigne ? » 
Quatre mois après les manifestations, la mine a pu reprendre ses activités.

L'or est ensuite vendu en Suisse, chez MKS Pamp, une des plus grandes raffineries d'or au monde. Parmi ses clients, des entreprises comme Tesla, Samsung ou Apple. Aucune n'a répondu à nos questions, sauf Microsoft qui nous a réitéré ses engagements sur les droits de l'homme. Cet or d'Azerbaïdjan peut donc se retrouver dans nos ordinateurs, nos smartphones, ou nos voitures électriques.

La "Bakou connection", une enquête de Forbidden Stories (-)

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.