Bangladesh : les meurtres d'étrangers, révélateurs de la montée de l'islamisme

Depuis septembre 2015, deux étrangers, un Italien et un Japonais, ont été assassinés au Bangladesh. Selon SITE, organisation américaine spécialisée dans le renseignement, ces meurtres ont été revendiqués par Daech. Des assassinats qui interviennent après les meurtres de responsables religieux modérés et de bloggeurs libres-penseurs sur fond de violences politiques.

Contrôle militaire dans Dacca le 7 octobre 2015 après les assassinats d\'un Italien et d\'un Japonais, revendiqués par Daech.   
Contrôle militaire dans Dacca le 7 octobre 2015 après les assassinats d'un Italien et d'un Japonais, revendiqués par Daech.    (AFP - Munir Uz Zaman)
Le citoyen japonais, Hoshi Kunio, qui travaillait sur un projet agricole, se trouvait dans un pousse-pousse quand il a été abattu le 3 octobre par trois hommes à moto dans la ville de Kaunia (335 km au nord de Dacca, la capitale). Cet assassinat intervient cinq jours après celui d’un travailleur humanitaire italien à Dacca, Cesare Tavella, tué de façon similaire. Selon un expert cité par le Guardian, c’est la première fois depuis 2004 que des citoyens de pays industrialisés sont attaqués: le Haut commissaire britannique, Anwar Choudhury, avait alors été agressé par des représentants du groupe islamiste Harkat-ul-Jihad al-Islami.

Si l’on en croit l’organisation américaine SITE, les assassinats des deux étrangers ont été revendiqués par le groupe Daech. «Il y aura d’autres opérations de sécurité contre des ressortissants de pays impliqués dans la coalition des croisés (sous-entendu : menée par l’Occident). Ils ne trouveront pas la sécurité ou ne pourront pas continuer à vivre dans des pays musulmans», explique un tweet cité par le Japan Times.

Le Foreign Office à Londres avertit que de telles attaques peuvent se produire dans le pays «sans distinction». Alors qu’à Paris, le Quai d’Orsay recommande «une posture de vigilance renforcée» et incite les étrangers «à limiter leurs mouvements au strict nécessaire». Une recommandation également faite par les Etats-Unis et l'Italie. La preuve que dans les chancelleries occidentales, on prend ces deux affaires très au sérieux. Alors que jusque-là, le Bangladesh, où 90% des 160 millions d’habitants sont musulmans, aimait se présenter comme un pays islamique modéré.

Pour le ministère de l’Intérieur bangladais, Asaduzzaman Khan Kamal, cité par le Dhaka Tribune, les meurtres d’étrangers ont pour but de créer l’insécurité dans le pays. De fait, après la mort de l'Italien Cesare Tavella, l'équipe australienne de cricket a renoncé à une tournée au Bangladesh. Tandis que des acheteurs de groupes textiles étrangers ont annulé une réunion avec les fabricants locaux à Dacca.

Manifestation de militants islamistes à Dacca le 12 février 2013
Manifestation de militants islamistes à Dacca le 12 février 2013 (REUTERS - Andrew Biraj)

Assassinats de bloggeurs et de responsables religieux
La Première ministre Sheikh Hasina a déclaré que la police n'avait pas de preuve de l'implication de Daech dans ces meurtres. Et à plusieurs reprises, le ministre de l'Intérieur a affirmé que l’organisation djihadiste n'était pas présente au Bangladesh. Mais la police a annoncé ces deniers mois l'arrestation de plusieurs de ses recruteurs présumés ou de recrues voulant se rendre en Irak ou en Syrie pour combattre.

Abdur Rob, professeur de sciences politiques à la North South University de Dacca, est sceptique sur les revendications de l'EI. «Les militants (extrémistes) sont présents et en nombre croissant», a-t-il affirmé à l'AFP. Pour autant, selon lui, Daech «n’est pas encore présent» au Bangladesh.

Quoi qu’il en soit, «ces meurtres sont un très mauvais présage pour l'avenir. Il y a une tendance qui se dessine, à savoir qu'il s'agit de militants» extrémistes, «ce qui inquiète tout le monde», a expliqué, également à l’AFP, Ali Riaz, un expert des mouvements radicaux au Bangladesh, de l'Illinois State University (Etats-Unis).

De fait, les violences liées à l’extrémisme radical se multiplient dans le pays. Les observateurs rapprochent les deux assassinats du meurtre, depuis février 2015, de quatre bloggeurs libres-penseurs, dont un Américain d’origine bangladaise, Avijit Roy. 

Dans le même temps, cinq pirs, responsables soufis, ont été tués à la machette depuis 2013 apparemment par des «extrémistes islamiques», rapporte le journal bangladais Daily Star. «Ce qui signifie que les extrémistes ne visent pas que des laïcs et des libre-penseurs (…) ou des étrangers, mais qu’ils s’attaquent aussi à des leaders religieux dont ils ne partagent pas les idées», commente le journal.

Violences politiques
D’une manière générale, le Bangladesh peine à sortir des violences politiques depuis trois ans. Durant cette période, le principal parti islamiste, le Jamaat-e-Islami  n’a pas eu l’autorisation de participer aux législatives de janvier 2014. Son allié, le BNP (Parti nationaliste du Bangladesh), principale formation de l’opposition, a boycotté le scrutin, de crainte qu’il soit truqué.

Dans le même temps, la condamnation à mort récente de plusieurs dirigeants islamistes pour leur rôle dans la guerre de 1971 contre le Pakistan a exacerbé les tensions entre le gouvernement et ses opposants. Des dizaines de personnes, dont des islamistes, sont portées disparus depuis les manifestations du début de 2015 contre le gouvernement. Leurs familles craignent qu'ils ne soient détenus ou qu'ils aient été tués.

La Première ministre du Bangladesh, Sheikh Hasina, au siège des Nations Unies le 27 septembre 2015
La Première ministre du Bangladesh, Sheikh Hasina, au siège des Nations Unies le 27 septembre 2015 ( REUTERS - Mike Segar)

Les propos de la Première ministre Sheikh Hasina, cité par le Dhaka Tribune, reflètent d’ailleurs cette violence : elle n’a pas hésité à affirmer que les meurtres des deux étrangers avaient été «prémédités» et étaient «probablement» liés à la coalition BNP-Jamaat.

Pour l’ancien Premier ministre Rahman Khan, cette répression des islamistes radicaux a renforcé leur position. «Il est certain qu'une partie importante de la population est mécontente. Certains groupes politiques, dont les partis islamistes, ont été tellement mis à l'écart qu'ils ont décidé d'une stratégie jusqu'au-boutiste», a-t-il déclaré à l'AFP. La récente vague de répression «a créé un environnement qui attire les militants» extrémistes, selon l’universitaire Abdur Rob. «Plus l'espace démocratique se rétrécit, plus forte est la probabilité que le nombre de ces groupes augmente.»

Pour autant, malgré cette répression, le pouvoir est taxé d’«ambivalence» par des militants des droits de l’Homme. Et est accusé de ne pas prendre suffisamment de mesures pour protéger les laïcs et traduire les assassins en justice. De fait, le gouvernement bangladais a adopté un profil bas face à la mort des bloggeurs.

La Première ministre, qui dirige la Ligue Awami (nationaliste), n’a pas publiquement condamné ces meurtres. Et a laissé son fils, Sajeeb Wazed, s’exprimer à sa place. «Nous sommes sur une ligne étroite. Nous ne voulons pas que l’on nous prenne pour des athées. Cela ne change pas nos convictions de fond. Nous croyons dans la laïcité (secularism). Mais dans la mesure où les partis d’opposition jouent sans cesse contre nous cette carte de la religion, nous ne pouvons mettre en avant nos convictions», a-t-il dit, cité par Reuters.