RECIT. "J'ai prié pour qu'il soit à court de munitions" : à 13h40, à Christchurch, un terroriste ouvre le feu sur les fidèles d'une mosquée

Au moins 49 personnes ont été tuées vendredi dans cette ville paisible du sud de la Nouvelle-Zélande. Le principal suspect est un Australien âgé de 28 ans, qui a expliqué commettre cet attentat pour lutter contre ce qu'il appelle le "génocide des Blancs".

Des personnes rendent hommage aux victimes des attaques de deux mosquées à Christchurch (Nouvelle-Zélande), le 16 mars 2019. 
Des personnes rendent hommage aux victimes des attaques de deux mosquées à Christchurch (Nouvelle-Zélande), le 16 mars 2019.  (DAVID MOIR / AFP)

"Un des jours les plus sombres de l'histoire de la Nouvelle-Zélande", "un acte de violence extraordinaire et sans précédent". Comme tout un pays, Jacinda Ardern, la Première ministre néo-zélandaise, apparaît sonnée, vendredi 15 mars, en fin de journée, quand elle s'adresse au peuple à la télévision. Quelques heures plus tôt, un attentat terroriste dirigé vers deux mosquées de la ville de Christchurch, dans le sud de l'archipel, a fait au moins quarante-neuf morts et vingt blessés graves. Soit plus de victimes en quelques minutes que ce que connaît habituellement le pays en une année.

Quatre suspects  trois hommes et une femme  ont été interpellés. L'un d'eux, un ressortissant australien qualifié de "terroriste d'extrême droite violent" par les autorités australiennes, a été inculpé pour meurtre et doit être présenté samedi devant le tribunal de Christchurch. Alors que l'enquête doit permettre d'établir précisément les faits, franceinfo fait le récit de ce jour de cauchemar dans cette ville paisible que les Néo-Zélandais appellent fièrement la "cité jardin".

Une journée ordinaire bascule dans l'enfer

A Christchurch, en ce jour de prière pour tous les musulmans du monde, les fidèles arrivent, parfois en groupe, amis ou famille, à la mosquée al-Nour. Le bâtiment, construit dans le style islamique avec son minaret et son dôme doré, a été la première mosquée érigée dans la partie sud du pays, en 1984. Elle jouxte Hagley Park, une grande étendue d'arbres et de pelouse dans laquelle se trouve un terrain de cricket. Une proximité pratique pour l'équipe du Bangladesh, en visite dans la ville. La conférence de presse que les joueurs ont donnée à l'heure du déjeuner s'est éternisée, mais avec un peu de chance, pensent-ils, ils arriveront à la mosquée voisine avant la fin du sermon, dont le début est prévu à 13h30.  

Les fidèles passent la grille qui sépare le lieu de culte de Dean Avenue. Ils s'engouffrent dans cette petite enceinte bétonnée, puis hommes et femmes se séparent pour prier à l'intérieur de l'imposant bâtiment. Une étudiante de 18 ans, Mulki Abdiwahab, s'installe à côté de sa mère. Dans la pièce d'à côté, son père commence à prier. Autour d'eux se trouvent plusieurs centaines de personnes.

Pendant ce temps, un autre homme fait route vers la mosquée. Au pied du siège passager et dans le coffre, il a entreposé des armes automatiques et des munitions. De la musique serbe s'échappe de l'autoradio. Un air enjoué, rythmé par de l'accordéon et des paroles haineuses : un chant antimusulman, scandé par des Serbes qui combattaient en Bosnie. Avant de partir, l'homme a posté un message sur un forum de discussion qu'il fréquente : la rubrique /pol/ (pour "Politiquement incorrecte") du site 8chan. "Les gars, finis les posts à la con, il est temps de vous parler de la vraie vie", écrit-il en préambule.

Je vais commettre une attaque contre les envahisseurs, et je vais même diffuser les images en direct sur Facebook… Quand vous lirez cela, je serai en direct.L'un des auteurs de l'attaquesur le forum 8chan

Les images, filmées depuis une caméra de type GoPro fixée sur sa tête, montrent le trajet qui le conduit à la mosquée. A l'approche du lieu de culte, il s'arrête et tourne l'objectif dans sa direction. C'est un homme blanc, plutôt jeune, le visage fermé, vêtu de noir. Quand il s'avance dans la ruelle qui borde la mosquée, l'autoradio crache une musique militaire. Il se gare. Quelques piétons passent devant lui. Il sort de la voiture, son arme à la main, en saisit une autre dans le coffre et se dirige vers l'un des accès à la mosquée. Un homme qui attendait devant la grille croise son regard. Le cauchemar commence.

"Faites qu'il soit à court de munitions"

Mulki Abdiwahab étudie à Christchurch. Comme beaucoup de gens ici, elle ne connaît pas le bruit d'un tir de pistolet automatique. "J'ai d'abord pensé que quelqu'un tambourinait aux fenêtres", raconte-t-elle à la presse locale"Ma mère m'a attrapée par la main et nous avons couru dehors. (...) Le tireur a dû commencer à tirer dans le hall et se rendre dans la salle de prière des hommes." Dehors, elle décrit des scènes de chaos. Le bruit des tirs retentit dans tout le quartier.

Je n'avais jamais rien entendu de tel. Les tirs ne s'arrêtaient pas, ça continuait, ça continuait.Mulki Abdiwahabcitée par la presse néo-zélandaise

Les hommes, à genoux sur la moquette verte et tournés vers La Mecque, sont surpris en pleine prière par des tirs nourris, confirme Ahmad Al-Mahmoud, 37 ans. "Le type était habillé comme un militaire. Il avait de grosses armes à feu et plein de munitions. Il a tiré sur tout le monde", raconte-t-il. Avec d'autres, Ahmad brise les fenêtres afin de s'échapper. La panique gagne instantanément la pièce bondée alors que "tout le monde ne peut pas passer par la porte" qui, à l'arrière de la mosquée, donne sur le parking. Ramzan Ali, lui, n'a pas vu le tireur. "J'étais allongé sur le banc, à me dire que je me ferais tirer dessus si je bougeais", poursuit ce fidèle. Des voisins sont touchés et il reçoit des éclaboussures de sang. "Je me suis dit : 'mon Dieu, qu'est-ce qu'il va m'arriver maintenant ?' Je pensais qu'il allait épuiser ses munitions, donc je suis resté là à attendre et à demander à Dieu : 'Faites qu'il soit à court de munitions'."

Les forces de l\'ordre se rendent près de la mosquée visée par l\'attaque terroriste le vendredi 15 mars 2019 à Christchurch en Nouvelle-Zélande.
Les forces de l'ordre se rendent près de la mosquée visée par l'attaque terroriste le vendredi 15 mars 2019 à Christchurch en Nouvelle-Zélande. (TV NEW ZEALAND / TV NEW ZEALAND)

Mustafa Boztas s'immobilise lui aussi. Ou plutôt, il y est contraint quand il reçoit une balle à la jambe en tentant de s'enfuir. Allongé au sol, il fait semblant d'être mort. Idris Khairuddin, 14 ans, réussit quant à lui à s'échapper indemne, mais ce n'est pas le cas de tous les proches qui l'accompagnaient. Six d'entre eux ont été touchés par balles, raconte cet adolescent malaisien installé à Christchurch. C'était la première fois qu'il se rendait à la mosquée. Il en est sorti en escaladant le mur d'enceinte qui l'entoure.

Je suis traumatisé.Idris Khairuddin

Dehors, les joueurs de cricket sont abasourdis. A peine arrivés, ils entendent les coups de feu retentir dans la mosquée et voient les premiers rescapés en sang sortir du bâtiment. Des personnes sont à terre, inanimées. Ensemble, ils se mettent à courir à travers le parc, "le cœur battant à toute vitesse", écrit l'un d'eux sur Twitter. Autour d'eux, des rescapés fuient, dans le parc et dans la rue. L'inquiétude fait place à la panique : où sont leurs proches ? Leurs parents ? Leurs amis ? Ils attendent désormais des nouvelles des personnes restées dans la mosquée, tandis que les sirènes des premières ambulances retentissent.

L'une d'elles embarque le père de Mulki. L'étudiante apprendra plus tard qu'il est en train d'être pris en charge. L'oncle du jeune Idris est lui aussi emmené en urgence, touché dans le dos. Toutes les ambulances de l'hôpital de Christchurch sont parties en l'espace de quelques minutes. Quand elles reviennent, chargées de blessés, des policiers se postent devant les urgences. Ils craignent que d'éventuels complices ou le tireur lui-même ne tentent de s'en prendre à eux avant qu'ils n'atteignent l'hôpital.

Une victime arrive à l\'hôpital après la fusillade dans deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, vendredi 15 mars 2019. 
Une victime arrive à l'hôpital après la fusillade dans deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, vendredi 15 mars 2019.  (TV NEW ZEALAND / AFP)

Légèrement essoufflé, le tireur a déjà rejoint sa voiture. Alors que la musique joue toujours, il allume le contact et reprend la route calmement. Sur le trottoir, un homme gît dans un costume noir. Lui tape quelque chose sur son GPS et commente en riant : "Tout se passe comme prévu."

Des coups de feu dans une autre mosquée

A cinq kilomètres de là, dans une banlieue de l'est de la ville, depuis son cabinet dentaire, Janine Richmond entend une vingtaine de coups de feu. Elle voit se déployer un groupe d'intervention armé autour de la mosquée de Linwood vers 13h45. Les policiers entrent dans le cabinet, le fouillent d'abord avant de conseiller aux personnes présentes de ne pas bouger, de se tenir à bonne distance des fenêtres. Le cabinet dentaire se trouve au 211 avenue Linwood, la mosquée au 223.

Au 225 avenue Linwood, Jarryd Ford-Manson travaille dans sa boutique, où il vend des articles pour les brasseurs de bière amateurs. Ce qu'il entend d'abord ressemble à un bruit "de gros matériaux de construction", "personne ne pense que c'est une arme à feu". Il décide de sortir pour en savoir plus. Quand il s'approche de la mosquée, une voiture recule vers lui. Jarryd Ford-Manson aperçoit un homme qui sort en courant de la mosquée. Il se saisit d'une arme au sol, prend en chasse la voiture et explose la vitre arrière.

Dans la mosquée, des dizaines de fidèles assistaient à la prière du vendredi midi. C'est dans deux bâtiments à l'allure de mobile-home qu'ils se rassemblent. Farhaan Farheez est l'un d'entre eux. Il a 27 ans et a quitté les îles Fidji pour la Nouvelle-Zélande il y a quatre ans. Il n'a jamais entendu le bruit d'une arme à feu. "C'est une habitude que nous avons de ne pas prêter attention au monde extérieur quand nous prions… Les tirs se succédaient et les gens continuaient de prier." Les tirs se rapprochent, le bruit devient assourdissant. Farhaan Farheez voit des fidèles tenter de se cacher derrière des tables, à même le sol. "J'ai vu deux femmes et quatre ou cinq hommes morts, et les autres avec des blessures graves", témoigne-t-il. 

Toute la mosquée était pleine de sang et de cadavres. C'était comme un champ de bataille.Farhaan Farheez

Des fidèles sous le choc, après les fusillades qui ont touché plusieurs mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, le 15 mars 2019.
Des fidèles sous le choc, après les fusillades qui ont touché plusieurs mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, le 15 mars 2019. (STRINGER / REUTERS)

Le jeune homme parvient à appeler la police. Le tireur quitte la mosquée en abandonnant son arme à l'entrée. Un autre fidèle de la mosquée de Linwood, Syed Ahmed, l'a vu tirer "sans discernement" sur des personnes âgées, restées assises pour assister à la prière. Il décrit un homme portant un casque de moto noir et des habits de camouflage. Il porte un objet dans ses mains, que Syed Ahmed identifie comme un fusil d'assaut noir où des inscriptions ont été griffonnées en blanc. Le tireur atteint des amis de Syed, avant de démarrer son véhicule en marche arrière, comme le raconte Jarryd Ford-Manson.

Barrages routiers et traque du suspect

Il est 14 heures et la confusion est totale. La police n'a pas arrêté de suspect et craint que le terroriste ne s'en prenne aux milliers d'adolescents rassemblés à Cathedral Square à l'occasion de la grève mondiale pour le climat. En quelques minutes, la place est évacuée et, déjà, la police communique sur les réseaux sociaux pour demander aux habitants de la ville de rester confinés. Ils sont sommés de "signaler tout comportement suspect en appelant le 111". Les écoles reçoivent l'ordre de garder les enfants en sécurité jusqu'à nouvel ordre.

Sur les chaînes d'information, les images des blessés tournent en boucle avec le premier bilan des victimes. Sur la chaîne d'information australienne 7 News, on voit l'équipe de cricket bangladaise quitter les lieux, entourée par la police. 

A 14h30, un barrage routier est érigé à l'intersection entre Aldwins Road et Linwood Avenue. Un cordon de sécurité est rapidement installé. Les abords de la mosquée al-Nour sont étroitements surveillés. Les commerçants du quartier baissent leur rideau. Près des mosquées attaquées, la foule grandit derrière le cordon de sécurité.

Les membres de la communauté musulmane cherchent à avoir des nouvelles de leurs proches. Quant aux voisins, ils approchent, messages de solidarité et fleurs à la main : "Nous sommes vos voisins et la communauté, ici, à Linwood, nous sommes de tout cœur avec vous." Habituellement très animé le vendredi soir, le centre-ville est déserté.

"Je suis extrêmement fier de ce qu’ils ont fait"

Le principal suspect, qui s'est filmé pendant le massacre de la mosquée al-Nour, est interpellé vers 15 heures, soit 36 minutes après le premier signal d'alerte. Ce sont deux policiers de Lincoln, une petite ville voisine, qui ont mis fin à sa cavale meurtrière. La Première ministre, Jacinda Ardern, a souligné que sans cette intervention, le suspect aurait probablement fait davantage de victimes. 

Le tireur était mobile. Il y avait deux autres armes à feu dans le véhicule qu'il utilisait et il est clair que son intention était de poursuivre son attaque.Jacinda Ardern, Première ministre néo-zélandaise

Sur une vidéo filmée par un véhicule passant sur l'artère très fréquentée où a eu lieu l'arrestation, on voit la voiture du tireur immobilisée contre le trottoir par la voiture de police qui l'a percutée. Une des roues avant de la voiture du suspect est décollée du sol et tourne dans le vide. Les deux policiers, dont l'un équipé seulement d'une arme de poing, pointent leur arme en direction de la porte ouverte de la voiture, côté passager. 

Le commissaire Mike Bush a rendu hommage aux policiers ayant mis un terme à la tragédie. "Je suis extrêmement fier de ce qu’ils ont fait", a-t-il déclaré. 

Le tireur, Brenton Tarrant, a 28 ans. Ancien entraîneur de fitness dans l'Australie rurale, il a publié un "manifeste" de 74 pages sur un compte Twitter avant de commettre les meurtres, avec le même nom et la même photo de profil que la page Facebook où l'attaque a été diffusée en direct. 

Il a été inculpé samedi par le tribunal de Christchurch, où il a fait de la main un des signes de reconnaissance des suprémacistes blancs. Il n'avait vraisemblablement pas de casier judiciaire et n'était sur les radars d'aucun service de renseignement néo-zélandais. 

Omar Nabi montre une photo de son père, Haji Daoud, devant le tribunal de Christchurch, le 16 mars 2019.  Son père est l\'une des victimes de la tuerie perpétrée par Brenton Tarrant la veille dans deux mosquées de cette petite commune néo-zélandaise.  
Omar Nabi montre une photo de son père, Haji Daoud, devant le tribunal de Christchurch, le 16 mars 2019.  Son père est l'une des victimes de la tuerie perpétrée par Brenton Tarrant la veille dans deux mosquées de cette petite commune néo-zélandaise.   (REUTERS)

Pour l'heure, aucune information ne permet d'affirmer qu'il est également le tireur de la mosquée de Linwood, où une dizaine de personnes ont été assassinées à bout portant, quelques minutes après les premiers tirs entendus à Christchurch. Néanmoins, cette mosquée faisait partie des cibles évoquées par Brenton Tarrant dans son manifeste.

Des charges explosives ont été découvertes dans deux voitures à proximité des mosquées. Les quatre suspects interpellés  trois hommes et une femme  doivent être présentés à un juge samedi. Leurs liens avec l'attaque n'ont pas été clairement établis. L'un d'eux, Daniel Burrough, 18 ans, a été inculpé pour "incitation à la haine".