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Pourquoi il a fallu dix-sept ans pour commercialiser le "Viagra féminin"

La petite pilule rose vient d'être jugée assez efficace pour faire l'objet d'une commercialisation, mais son parcours chaotique traduit la difficulté d'apporter des réponses efficaces aux pannes de désir chez les femmes. 

Article rédigé par Marie-Adélaïde Scigacz
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
Cindy Whitehead, à la tête de la firme Sprout Pharmaceuticals, présente une pilule de la molécule flibansérine, destinée à aider les femmes à retrouver du désir sexuel, le 27 septembre 2013, à Raleigh (Caroline du Nord).  (ALLEN BREED / AP / SIPA)

Elle est rose pâle (forcément), en opposition à son prétendu équivalent masculin, le Viagra, qui est bleu (évidemment). La flibansérine, une pilule censée booster la libido des femmes, a reçu mercredi 19 août l'approbation de la Food and Drug Administration, l'agence du médicament américaine. Déjà détaillée en juin par nos confrères du site Allô Docteurs, elle sera commercialisée outre-Atlantique en octobre sous le nom d'Addyi, plus de dix-sept ans après la célèbre "pilule bleue". 

Francetv info s'est penché sur les causes de ce retard à l'allumage.

D'abord, donner envie avec de la chimie est un vrai casse-tête scientifique

Le "miracle" du Viagra tient en un effet : il facilite l'afflux de sang vers le pénis. Si ce n'est la satisfaction de se savoir en érection, cette solution 100% mécanique n'impacte pas le désir. Dans la foulée de sa découverte, les médecins ont évidemment pensé à en donner aux femmes dépourvues d'appétence pour la "chose". Comme espéré, le Viagra a provoqué afflux de sang en direction des parties génitales et lubrification vaginale. Mais cela n'a pas suffi. Non, les femmes ne voulaient pas simplement "pouvoir" faire l'amour, mais le "vouloir".

Les laboratoires se sont donc tout naturellement tournés vers l'hormone responsable de l'excitation de ces messieurs : la testostérone. En vain. Entre 2006 et 2011, les tentatives des laboratoires Vivus Inc. (Alista) et BioSante (LibiGel) se sont soldées par des échecs. Seule Intrinsa, un patch "qui avait la forme d'un timbre transparent de 28 cm2 [à appliquer] sur les abdomens féminins" (passons sur le côté pratique), décrivait Slate en 2009, a été commercialisé. Accusé de favoriser le cancer du sein, il a depuis été très strictement réservé aux femmes de moins de 60 ans dont la ménopause a été induite par une hystérectomie (ablation de l'utérus) ou une ovariectomie (ablation des ovaires).

Une autre molécule, la bremelanotide, testée en pulvérisation nasale en 2006 et en 2007 avait donné de bons résultats chez certains groupes tests, expliquait le New York Times en 2013. Mais d'autres cobayes étaient pris d'irrépressibles vomissements. Quant aux médicaments Lybrido et Lybridos, testés depuis 2013 aux Etats-Unis et développés par une firme dont le nom évoque le sous-titre d'un volume de 50 Nuances de Grey, ("Emotional Brain", "cerveau émotionnel", en français), ils pourraient être approuvés en 2016, dans la foulée d'Addyi. 

Les effets de la flibansérine restent cependant controversés. Trop peu efficace et riche en effets secondaires, la molécule doit être prise quotidiennement, en traitement continu, et non au coup par coup comme c'est le cas du Viagra. Un peu comme la pilule ? Un peu, oui. Sauf qu'il ne faut surtout pas la coupler avec la pilule. Ni avec de l'alcool, d'ailleurs. Dommage, quand on connaît l'effet de quelques verres de vin rouge sur la libido des femmes (lien en anglais). Pour couronner le tout, les effets peuvent prendre quelques mois avant de se faire ressentir. La révolution ? Pas vraiment. 

Ensuite, dire que l'absence de désir est une maladie fait quand même débat

La frigidité, terme utilisé pour décrire l'absence de désir sexuel chez madame, était déjà répertoriée dans la première édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), publiée en 1953. Elle y figure toujours, labellisée "hyposexualité" depuis les années 1980, et rangée parmi les "pathologies sexuelles" (pour information, "accro au sexe" n'y figure pas.) Mais, pour le site spécialisé MedScape, "reste à savoir si une baisse ou un manque de libido relève d’une vraie pathologie ou d’une création de toute pièce en vue d’imposer un nouveau traitement." Cette question éthique n'en a pas fini de faire débat. 

Ménopause, grossesse, maladie, stress, problèmes de couple ou d'argent, fatigue... Le désir sexuel est fluctuant au cours de la vie, s'accordent les sexologues. Aussi, l'absence de désir est une source de souffrance dès lors qu'elle menace l'équilibre d'un couple. Quand des patients lui assurent ne pas avoir envie de faire l'amour avec leur partenaire, le sexologue allemand Ulrich Clement, cité par Arte, relève une constante : "La question cruciale, c'est 'pas envie de quoi' ? De ce partenaire ? De cette sexualité ? De faire comme on a toujours fait ? La plupart du temps, on s'aperçoit que 'pas envie', cela veut dire en réalité 'pas comme ça'." Pourquoi donc continuer de culpabiliser les femmes pour les aléas naturels de leur libido ?

A vouloir soigner le désir, nous nous détournons du problème, suggérait Daniel Bergner dès 2013 dans le New York Times. Pour l'auteur de Que veulent les femmes ? Les nouvelles découvertes sur la libido féminine, l'absence de désir sexuel chez les femmes n'est pas un refus du sexe en général, mais bien du sexe avec le ou la partenaire. "Il s'avère que, le problème, c'est la monogamie", expliquait-il dans son enquête. Et bim. En cela, elles ne seraient pas différentes des hommes pour qui "médicaliser la panne sexuelle" via l'introduction du Viagra "a contribué à renforcer la morale sexuelle". "Que se passerait-il si l'on conseillait aux hommes et aux femmes atteints de troubles sexuels de changer, ne serait-ce que momentanément, de partenaire ?" s'interrogeaient les chercheurs Nathalie Bajos et Michel Bozon dans un article sur la pilule bleue, publié en 1999. 

"C'est écrit que cela va augmenter mon désir mais pas nécessairement pour toi", résume ce cartoon publié en juin dans The New Yorker.  

Enfin, le laboratoire a mis du temps avant de trouver les arguments qui font mouche 

Techniquement, Addyi n'a rien d'un "Viagra pour femmes". C'est pourtant en s'appuyant sur l'absence d'un stimulateur sexuel féminin que Sprout Pharmaceutical, le laboratoire derrière la pilule, a décroché son autorisation de mise sur le marché auprès des autorités de santé. Après deux refus, en 2009, lorsque la molécule appartenait encore au groupe allemand Boehringer Ingelheim, puis en 2013, la firme a de nouveau présenté son dossier à la FDA en 2015. Entre-temps, les laboratoires Sprout n'ont pas obtenu de résultats scientifiques susceptibles de faire changer d'avis la FDA. Alors, ils ont misé sur le lobbying.

Lié à Sprout, le mouvement Even The Score a mené campagne avec le message suivant : puisqu'il existe 26 médicaments traitant les problèmes d'érection des hommes et aucun pour les pannes de désir féminin, pourtant largement répandues, les décisions de la FDA sont discriminantes envers les femmes. En un mot : sexiste. La campagne de publicité, volontairement taquine et ironique, demande ainsi l'égalité du droit à jouir, détaille Buzzfeed (en anglais). "Le problème, c'est qu'aucun médicament sur le marché ne traite la libido des hommes", relève le site – rappelons que le Viagra ne traite pas le désir, mais bien un aspect physiologique.

L'argument, vu comme fallacieux, n'a pas manqué d'irriter les féministes, nombreuses à déplorer ce détournement de leur combat pour l'égalité à des fins commerciales, explique cette tribune (en anglais) publiée sur le site US News. "Il est courant de vouloir réparer les femmes pour faire du profit. Par exemple, elles doivent être incroyablement minces (on vend des pilules pour cela), mais avec des poitrines qui défient les lois de la physique (il y a la chirurgie pour cela). Maintenant, nous devrions aussi nous sentir sexy en permanence", déplore l'auteure. 

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