Incendies en Amazonie : "Le gouvernement brésilien cherche à tordre les chiffres", selon un spécialiste du pays

Les incendies qui ravagent l'un des poumons verts de la planète ont plongé Jair Bolsonaro, le président du Brésil, au cœur des critiques internationales. Frédéric Louault, universitaire et spécialiste du pays, revient pour franceinfo sur la stratégie du gouvernement brésilien.

Une manifestante du groupe Extinction Rebellion, devant l\'ambassade du Brésil à Londres (Royaume-Uni), le 23 août 2019. 
Une manifestante du groupe Extinction Rebellion, devant l'ambassade du Brésil à Londres (Royaume-Uni), le 23 août 2019.  (ALBERTO PEZZALI / NURPHOTO / AFP)

L'un des poumons de la planète brûle depuis plusieurs semaines. Face aux incendies qui ravagent l'Amazonie, dont 60% de la surface se trouve en territoire brésilien, les critiques fusent sur les politiques environnementales menées par le gouvernement climatosceptique de Jair Bolsonaro. Pour comprendre la relation ambiguë qui lie la forêt amazonienne au pouvoir brésilien, franceinfo a interrogé Frédéric Louault, professeur de sciences politiques à l’université libre de Bruxelles et spécialiste du Brésil, très critique envers la politique menée par le gouvernement Bolsonaro. 

Franceinfo : Les données sur les incendies de la forêt amazonienne sont significatives mais incomplètes, on ignore notamment quelle est la superficie des zones ravagées. Pourquoi a-t-on si peu d'informations sur l'état de l'Amazonie ? 

Frédéric Louault : La situation reste difficile à évaluer malgré les satellites et les statistiques, car ce sont des zones difficiles d’accès. Et si le gouvernement ne fait pas les efforts pour faire calculer les superficies brûlées, des experts autonomes ne pourront pas le faire non plus, faute de moyens. Les observateurs s'intéressent notamment au nombre de départs de feu, car ils permettent de mettre en lumière différents enjeux liés à la déforestation, et notamment le nombre de terres défrichées pour l’élevage ou les cultures de soja. 

Le gouvernement de Jair Bolsonaro est d'ailleurs très sensible à la question des chiffres. Lorsque l'Institut national de recherche spatiale brésilien (INPE) avait publié des données sur la déforestation, son président avait été démis de ses fonctions. Selon le gouvernement, les méthodes utilisées ne seraient pas les bonnes, les chiffres divulgués seraient un moyen de nuire au Brésil... Il y a tout un travail de désinformation que Jair Bolsonaro et son équipe mettent en place. Il s’agit de brouiller les pistes, de déconstruire le travail des scientifiques et des universitaires, et d’apporter des contre-vérités ou des vérités alternatives. Le ministre de l’Environnement, Ricardo Salles, répète d'ailleurs sans cesse qu’il n’y a pas de vérités absolues.

Le gouvernement cherche absolument à tordre les chiffres. Déjà dans son programme électoral, Jair Bolsonaro invoquait des chiffres non prouvés lors des débats et utilisait ces données pour faire des corrélations surprenantes voire surréalistes. Un exemple : en parlant de sécurité, il avait avancé des chiffres pour mettre en lumière que les Etats gouvernés par la gauche étaient aussi les Etats où il y avait le plus de meurtres. Son objectif était déjà de nuire aux analyses de fond. 

La situation de la forêt amazonienne est-elle liée à un laxisme propre au gouvernement de Jair Bolsonaro ou est-ce constitutif d'un problème récurrent au Brésil ?

La situation en Amazonie est très liée à des événements politiques. Jusqu’au début des années 2000, la déforestation était importante. Quand Lula est arrivé au pouvoir en 2003, il a mis en place des politiques environnementales très innovantes avec un nouveau Code forestier, une politique de fiscalisation pour lutter contre la déforestation. La destitution de Dilma Rousseff en 2016 et l’arrivée de Michel Temer ont précipité le retour en force du lobby de l'agrobusiness et avec lui, une tolérance plus grande sur les questions environnementales et une baisse dans le niveau d’intervention des acteurs de contrôle.

Quant à l'élection de Jair Bolsonaro, elle n'a pas constitué une rupture, mais une amplification du problème. Le ministre de l’Agriculture actuel a été nommé par le lobby de l’agrobusiness. Le ministre de l’Environnement y est aussi très lié. Lorsqu’il était candidat aux élections législatives de 2018, il utilisait une affiche de campagne où il disait qu’il fallait utiliser les mêmes balles de fusils pour les sangliers, les dirigeants sociaux du Mouvement des sans-terre, les voleurs de tracteurs et les bandits. C'est dire... 

La question de l'Amazonie est aussi très liée à la souveraineté. Celle-ci n’est pas nouvelle, car sous Lula, déjà, les ministres des Affaires étrangères et de l’Environnement avaient expliqué que les Occidentaux n’avaient pas à leur dicter la marche à suivre en matière d'environnement. Sous Jair Bolsonaro, il y a toujours ce discours souverainiste, mais il est accompagné d’un abandon de l'Amazonie, d'un abandon de l’Etat vers l’initiative privée, vers les grands propriétaires terriens. Il y a une véritable transformation du rapport à la nature. Actuellement, on utilise l’argument de la souveraineté pour exploiter les ressources, sans se préoccuper des populations natives et des effets à moyen terme.

La pression internationale va-t-elle contraindre Jair Bolsonaro et son gouvernement à agir en faveur de l'environnement ?

On est face à un gouvernement ouvertement climatosceptique, pour qui l’environnement est d’une importance dérisoire et qui est dans un projet de remise en question du principe même de réchauffement climatique. C’est un gouvernement qui ne fonctionne pas sur la négociation, sur l’ouverture, mais qui surenchérit sur une interprétation alternative des données.

La question de l’Amazonie va être abordée au G7 et des pressions économiques vont possiblement suivre. Les sanctions économiques et les risques de contreparties commerciales peuvent inquiéter le gouvernement. Mais le Brésil a de bonnes relations avec les Etats-Unis, il est sans aucun doute prêt à sacrifier un peu de sa relation commerciale avec l'Union européenne. 

Il y a une véritable déresponsabilisation du gouvernement brésilien. Pour lui, il n’y a pas de problème de fond, il n'y a que des mauvais Brésiliens qui mettent en place des stratégies pour fragiliser le gouvernement. La remise en question n'est pas pour tout de suite.