Accord mondial sur la déforestation : "On peut douter qu'il s'agisse d'un accord très ferme", estime un spécialiste de l'Amazonie

"Les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent", a estimé François-Michel Le Tourneau, géographe, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’Amazonie, ce mardi sur franceinfo. 

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Photo aérienne prise d'une zone en feu de la réserve de la forêt amazonienne, au sud de Novo Progresso, dans l'État de Para au Brésil, le 16 août 2020. (CARL DE SOUZA / AFP)

"On peut douter qu'il s'agisse d'un accord très ferme", a estimé sur franceinfo François-Michel Le Tourneau, géographe, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’Amazonie, à propos de l'engagement pris mardi 2 novembre par une centaine de pays de préserver les forêts pour sauver le climat. Cette initiative, annoncée en pleine COP26, bénéficiera d'un financement public et privé de 16,5 milliards d'euros sur plusieurs années.

franceinfo : La centaine de pays qui a pris cet engagement représente plus de 85 % des forêts de la planète. Peut-on parler d'un engagement audacieux ?

François-Michel Le Tourneau : Il paraît audacieux au vu du nombre des signataires, et c'est aussi un signe de bonne volonté. En même temps, beaucoup de pays s'étaient déjà engagés en 2014 à diviser la déforestation par deux d'ici 2020. Le Brésil [qui compte parmi les signataires] s'était engagé à éradiquer la déforestation illégale sur son sol en 2015 et ça n'a toujours pas eu lieu. On peut donc être un peu sceptique, douter qu'il s'agisse d'un accord très ferme. Les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent, comme on le sait.

La déforestation permet aussi de dégager des terres agricoles, pour la culture du soja par exemple. Stopper la déforestation, cela implique de revoir complètement cette économie ?

Tout à fait. C'est aussi changer de mode de vie, y compris en occident. Une partie de la déforestation est la conséquence d'une consommation toujours plus grande de produits carnés, notamment de bœuf. Que ce soit parce qu'il est élevé en Amazonie par exemple, ou que ce soit parce que ce qu'on cultive du soja qui nourrit ensuite, par exemple, les bovins de l'Union européenne. De ce point de vue-là, ce qu'il faut, c'est changer le mode de vie, et pas seulement s'engager à réduire la déforestation sans changer les mécanismes économiques qui y mènent.

Ces 100 pays s'engagent aussi à consacrer 1,3 milliard d'euros pour protéger le bassin du Congo. Quels sont les enjeux sur place ?

Il y a un effort à faire dans tous les massifs de forêt tropicale, dont le bassin du Congo qui est sous la pression de la déforestation pour l'industrie du bois mais aussi pour l'augmentation des cultures vivrières pour les populations locales. L'Indonésie, quant à elle, est sous une très forte pression pour l'huile de palme. Tous les bassins forestiers sont attaqués [par la déforestation], pas seulement l'Amazonie.

Aujourd'hui, la surface de forêt en France augmente. Le pays est-il déjà parvenu à l'objectif fixé ?

D'une certaine manière, oui. En effet, la forêt augmente en France mais il faut voir par exemple que ce que le pays a gagné en à peu près 40 ans de reforestation, c'est trois années de déforestation en Amazonie. On n'est pas sur la même échelle. L'autre point, c'est que la France importe des produits qui sont conçus grâce à la déforestation dans les pays tropicaux. D'une certaine manière, la déforestation que nous n'avons plus chez nous, nous l'importons depuis ces pays-là, ce qui implique là aussi des changements de mode de vie. C'est aussi une manière de se donner bonne conscience et de toujours voir ce que les autres devraient faire, sans se poser la question de ce que nous devons changer nous-même. Par ailleurs, les forêts européennes sont beaucoup moins riches et diverses que les forêts tropicales qu'on détruit, donc il n'y a vraiment pas substitution de l'une par l'autre. Ce qu'il faut, c'est trouver les moyens pour avoir une pression moindre sur les écosystèmes. Il faut vraiment amener ces changements de manière frontale, et je ne suis pas sûr que l'accord actuel soit de taille à impulser ces changements systémiques.

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