Algérie : la prise d'otages d'In Amenas racontée par ceux qui l'ont vécue

RECIT | Les témoignages d'anciens otages qui se multiplient depuis quelques jours permettent de reconstituer les faits qui se sont produits dans l'usine gazière de Tiguentourine, près d'In Amenas en Algérie.

(Maxppp)

La surprise, puis l'angoisse et la terreur. Les mots qui reviennent toujours dans la bouche des otages survivants donnent à voir la violence de la prise d'otages qui s'est déroulée la semaine dernière dans le complexe de Tiguentourine. Tous sont marqués par la perte de leurs anciens collègues ; 48 auraient été abattus par le commando islamiste, selon un bilan toujours provisoire.

L'attaque du commando

Il fait encore nuit mercredi matin. Les employés de l'usine s'apprêtent à prendre leur poste. Certains sont encore dans leur chambre, mais un Japonais, salarié de l'entreprise JGC Corp, l'une de celles qui exploitent le site, se trouve dans un convoi de bus qui doit l'amener de la base de vie à son poste de travail, à environ trois kilomètres, quand il voit arriver des hommes armés à l'intérieur de puissants véhicules tout-terrain. Le chauffeur du bus tente un demi-tour désespéré mais une roue se détache ; tout le monde sort et court vers le point de départ. Plusieurs personnes sont abattues dans leur fuite.

Lui s'enferme à double-tour dans sa chambre pour se cacher, mais les islamistes parviennent à le capturer. Dans une pièce où plusieurs autres otages se trouvent déjà, deux étrangers sont abattus. La suite, il la raconte au quotidien Daily Yomiuri :

"Alors, je me suis préparé à mourir."

Autre témoignage, celui du Français Alexandre Berceaux, employé de l'entreprise CIS Catering. Dans sa chambre en préfabriqué, après avoir entendu le son très inhabituel des alarmes suivies de tirs nourris, il réussit à se cacher sous son lit, dissimulant son passeport. Il y restera près de 40 heures. La nourriture lui est apportée par des employés algériens, qui "prennent des risques énormes " :

"Si j'étais sorti plus tôt, j'en aurais peut-être pris une (balle)"

Les étrangers clairement ciblés

La trentaine d'assaillants du groupe des "Signataires par le Sang" annonce d'emblée la couleur, rapportent plusieurs employés algériens interrogés par les médias de leur pays :

"Vous, Algériens et musulmans, n'avez rien à craindre : nous cherchons les chrétiens qui tuent nos frères au Mali et en Afghanistan pour piller nos richesses."

Selon plusieurs témoignages, les islamistes connaissent très bien les lieux. "Ils avaient des complicités à l'intérieur" affirme même un dénommé Riad. Pour lui, les terroristes connaissaient jusqu'aux numéros de chambres des expatriés : les premiers visés, ce sont les Japonais, sortis de leurs chambres aux cris de " Open the door (ouvrez la porte) ! " , phrase prononcée avec un accent nord-américain (deux membres du commando retrouvés morts sur le site étaient Canadiens, selon une source sécuritaire algérienne). Peu de temps avant, les gardes avaient été froidement abattus.

Autour d'eux, des cadavres jonchent déjà le sol. Parmi eux, de nombreux Japonais. " Ils ont été exécutés sauvagement " , affirme un certain Brahim.

" On se servait de nous comme boucliers humains ", ajoute Joseph Balmaceda, un rescapé philippin lors de son arrivée lundi matin à Manille. Il a survécu à l'explosion du véhicule dans lequel il se trouvait en compagnie d'autres otages.

D'autres ressortissants étrangers parviennent à se cacher, comme cet Ecossais de 37 ans, employé de BP, interrogé par la chaîne britannique Sky News. Dans un bureau en compagnie de quatre collègues, il voit les employés algériens prendre des risques énormes pour venir les ravitailler :

"Nous avons une dette éternelle à leur égard."

Ce ciblage systématique des salariés étrangers est confirmé par l'otage français Alexandre Berceaux. La première journée, il parvient à envoyer des SMS à sa famille et à d'autres otages, avant que la batterie de l'antenne ne se vide.

La libération

Difficile pour ces anciens otages de raconter avec joie leur libération. Chacun a aperçu les cadavres d'anciens collègues, parfois amis, avant de s'enfuir.

Quelques heures après sa capture, mercredi, l'otage japonais qui se confie au Daily Yomiuri est transporté par ses geôliers en voiture. Mais le convoi est attaqué par les forces spéciales algériennes qui mettent les ravisseurs en fuite. Lui, trouve la force de se cacher sous un camion et attend la nuit pour s'échapper. Après une heure d'errance dans le désert, il est récupéré par les militaires.

Alexandre Berceaux doit lui attendre jeudi soir pour être enfin libéré par les forces spéciales :

"J'ai pensé que c'était fini. Je ne savais pas que c'était eux."

Le Français, une fois récupéré, sera exfiltré en direction de l'aéroport d'In Amenas, à une quarantaine de kilomètres. Pris en charge par des soldats américains, " extraordinaires " , il s'envolera pour une base militaire de Catane en Sicile.

L'otage écossais qui a confié son calvaire à la chaîne Sky News sera libéré lui le jeudi matin. Mais la joie de la délivrance laisse rapidement la place à la tristesse :

"Nous avons joué au football ensemble mardi soir, et maintenant, je ne sais pas qui est rentré et qui ne l'est pas. C'est un sentiment vraiment horrible."

Selon un bilan toujours provisoire, 48 otages ont été tués. A la fin de la conférence de presse qu'il a organisée chez lui, à Pagny-sur-Moselle, en Meurthe-et-Moselle, Alexandre Berceaux lâche :

"On n'en parle plus maintenant."