Le "nouveau Zimbabwe" promis par Emmerson Mnangagwa se fait attendre

Civils tués à bout portant, répression par l'armée au grand jour, internet bloqué, économie exsangue : le président Mnangagwa, héraut d'un "nouveau Zimbabwe" après son élection en juillet 2018, recourt aux méthodes de son prédécesseur Robert Mugabe mais en plus "extrême", selon des experts.

Après l\'annonce surprise de la multiplication par deux et demi du prix de l\'essence, des centaines de Zimbabwéens sont descendus dans la rue, ont érigé des barricades avant de faire face à une répression violente menée par les forces de l\'ordre (14 janvier 2019).
Après l'annonce surprise de la multiplication par deux et demi du prix de l'essence, des centaines de Zimbabwéens sont descendus dans la rue, ont érigé des barricades avant de faire face à une répression violente menée par les forces de l'ordre (14 janvier 2019). (JEKESAI NJIKIZANA / AFP)

La riposte sans merci des autorités du Zimbabwe contre les manifestations violentes du 14 janvier 2019 face à l'augmentation explosive du prix de l'essence fait dire au directeur régional de Human Rights Watch (HWR), Dewa Mavhinga, que le régime Mnangagwa "n'est pas un gouvernement réformiste" contrairement aux assertions du nouvel homme fort du pays.

L'économie du Zimbabwe ne se relève pas du règne autoritaire, long de 37 ans, de Robert Mugabe, contraint à la démission fin 2017 par un coup de force de l'armée. Son successeur Emmerson Mnangagwa, élu au 1er tour en juillet 2018, jure depuis de relancer l'économie. En vain jusqu'à présent.

"Un nouveau chemin"

Les promesses électorales étaient pourtant nombreuses. Le candidat Mnangagwa s'engageait à venir en aide à la population pauvre et sans emploi, à relancer l'économie, à s'attaquer à la corruption, à investir, à créer des emplois, à indemniser les fermiers blancs expulsés de leur propriété sous l'ère Mugabe. En un mot, le futur élu laissait entrevoir "un nouveau chemin" pour le pays après des années de crise économique et de répression. Mais, en réalité, depuis vingt ans, l'économie zimbabwéenne n'en finit pas de dégringoler, étranglée financièrement par un manque criant de liquidités et une inflation galopante. 

La situation s'est encore aggravée ces derniers mois. De nombreux produits de base manquent, à commencer par le pétrole. Des kilomètres de files de véhicules se sont formés devant les stations-service du pays, avant même que ne soit évoquée la question du prix de l'essence.

"Le masque du régime est définitivement tombé"

Dans ces conditions, et malgré les déclarations à Davos du ministre zimbabwéen des Finances se disant "déterminé" à poursuivre les réformes, il semble que le pouvoir ait perdu beaucoup de sa crédibilité auprès des Zimbabwéens, six mois seulement après être arrivé aux commandes. La contestation d'aujourd'hui est à la mesure de l'espoir que la nouvelle équipe avait suscité. La violente répression des manifestations, quant à elle, s'inscrit dans une triste tradition dont le pays ne sort pas.

Le "masque du régime" est définitivement "tombé", juge Piers Pigou, de l'International Crisis Group (ICG). "Ils ont tiré sur des gens à un mètre de distance", témoigne, photos à l'appui, Norman Batara de l'Association zimbabwéenne des médecins pour les droits de l'Homme. L'ONG parle de chiens lâchés sur des civils, de blessés forcés de quitter l'hôpital pour comparaître devant un tribunal, d'un enfant de 9 ans battu, d'un homme dont la plante des pieds a été minutieusement trouée à l'aide d'un tesson de bouteille... La répression a fait au moins 12 morts et 78 blessés par balles, selon un bilan provisoire des ONG. Les autorités avancent le chiffre de 3 morts.

Aucune sanction à ce jour contre les forces de l'ordre violentes

C'est sans compter les centaines d'arrestations, dont celles du syndicaliste Japhet Moyo, secrétaire général du Congrès zimbabwéen des syndicats (ZCTU), poursuivi pour "incitation à la violence" et "subversion" et du pasteur dissident Evan Mawarire, déjà très actif sous Mugabe.

Menacés, plusieurs médecins ont fui leur pays pour trouver refuge en Zambie, au Botswana, en Afrique du Sud voisines. Même la Commission des droits de l'Homme du Zimbabwe, mise en place par le gouvernement et généralement très discrète, a accusé les forces de l'ordre de "torture systématique". Le président Mnangagwa a jugé "inacceptables" les dérapages de ses troupes. Il avait fait de même en août 2018, lors de manifestations post-électorales. Mais à ce jour, aucune sanction n'a été prise contre les militaires qui avaient alors ouvert le feu, notent les experts.