Jean-Pierre Filiu sur les troubles en Tunisie et en Egypte

En Tunisie, comme en Egypte, la situation politique est dans l’impasse, la violence monte. A Tunis, un chef de l’opposition, Chokri Belaïd, a été tué par balles le 6 février 2013. Pour Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences-Po Paris, les islamistes au pouvoir, principaux responsables des blocages, doivent choisir d’aller vers un pacte constitutionnel au lieu de ménager les extrémistes.

Une femme âgée, touchée par des gaz lacrymogènes, est entraînée à l\'écart d\'une manifestation à Tunis, le 6 février 2013, à la suite de l\'assassinat du responsable de l\'opposition, Chokri Belaïd.
Une femme âgée, touchée par des gaz lacrymogènes, est entraînée à l'écart d'une manifestation à Tunis, le 6 février 2013, à la suite de l'assassinat du responsable de l'opposition, Chokri Belaïd. (AFP - FETHI BELAID )
Comment voyez-vous les évolutions politiques en Tunisie et en Egypte ?
Ces deux pays se trouvent dans une transition post-révolutionnaire. En Tunisie, le parti islamiste Ennahda n’a absolument pas participé à la révolution. En Egypte, les Frères musulmans n’y ont joué qu’un rôle secondaire. Mais ils essayent de récupérer le mouvement à leur profit exclusif en transformant en position de pouvoir structurel ce qui n’était qu’un avantage conjoncturel. Dans les deux cas, ils sont les principaux responsables de la situation de blocage et des troubles.

Le principe de la révolution démocratique dans ces pays, c’est de refonder un pacte social sur la base d’une constitution prenant en compte l’ensemble des sensibilités arabes, qui sont diverses et plurielles. Une diversité et une pluralité niées sous les dictatures. Islamistes, nationalistes, progressistes, laïques, syndicalistes, tous doivent donc trouver un consensus, s’entendre sur des règles du jeu admises par tous.

Or à quoi assiste-t-on ? En Tunisie, il y a eu l’élection d’une assemblée constituante et la formation d’un gouvernement tripartite. Mais par la suite, les délais n’ont pas été respectés, la Constitution n’est toujours pas sortie, ce qui alimente les incertitudes. En Egypte, l’armée a retardé, compliqué et dévoyé le processus. On a aussi vu comment le président Morsi, issu des rangs des Frères musulmans, est passé en force avec un texte constitutionnel. Celui-ci a été adopté par 64 % des voix, mais avec une participation très faible. Cela n’a donc rien résolu.

Et la violence, comment l’expliquez-vous ?
Ennahda et les Frères musulmans s’accrochent au pouvoir. Ils noyautent l’administration, placent leurs hommes dans l’appareil d’Etat. Dans le même temps, ils ménagent les formations salafistes et les extrémistes violents. Résultat : après des évènements comme l’attaque de l’ambassade américaine à Tunis en septembre 2012, ils n’ont pas pris les mesures d’ordre public avec suffisamment de détermination.

En ce sens, on peut parler d’une vraie trahison des révolutions. Les islamistes ont préféré ménager les pires ennemis de ces révolutions plutôt que de faire front avec les autres forces politiques. Plutôt que d’avancer vers un contrat constitutionnel pouvant permettre de sortir des difficultés actuelles.

Dans l’état actuel des choses, aucun camp ne peut l’emporter sur l’autre. Dans ce contexte, les islamistes doivent faire un choix : celui de ne pas faire preuve de tolérance vis-à-vis des extrémistes, et aller vers un pacte constitutionnel. Ces partis, qui sortent d’une longue période de clandestinité, n’ont pas intégré tous les réflexes démocratiques. Ils gardent plusieurs fers au feu, lesquels correspondent aux différentes tendances coexistant en leur sein.

Aujourd’hui, leur responsabilité est historique : ils doivent parler vrai et trancher. Tout en disant clairement qui sont leurs alliés.

Alors, êtes-vous optimiste ou pessimiste ?
Je pense que les Tunisiens comme les Egyptiens vont finir par y arriver. Il faut bien voir que l’on se situe dans un processus historique et que celui-ci va très vite. Ce processus n’est pas écrit d’avance. Ennahda et les Frères musulmans doivent l’assumer aussi bien dans leur rangs qu’au sein de leurs sociétés respectives. Mais un tel mouvement ne se fait pas sans tension. Ni sans choix.

Jean-Pierre Filiu a écrit «Le Nouveau Moyen-Orient» (aux éditions Fayard, 2013)