Tchad : mort suspecte de 44 jihadistes de Boko Haram dans une prison de N’Djamena

Sur 58 prisonniers de Boko Haram capturés lors d’une récente opération militaire, 44 ont été retrouvés morts dans leur cellule. Selon les autorités, ils se seraient suicidés en avalant une substance toxique.

Soldats tchadiens à 25 km de N\'Djamena, le 3 janvier 2020, à leur retour d\'une mission de trois mois contre les jihadistes de Boko Haram au Nigeria voisin. 
Soldats tchadiens à 25 km de N'Djamena, le 3 janvier 2020, à leur retour d'une mission de trois mois contre les jihadistes de Boko Haram au Nigeria voisin.  (AFP)

Suicide collectif, assassinats ou mystification ? La mort mystérieuse de 44 membres de Boko Haram dans leur cellule à N'Djamena soulève bien des questions au Tchad. Ils faisaient partie d'un groupe de 58 personnes capturées lors d'une récente opération militaire contre le groupe jihadiste autour du lac Tchad. Ils auraient pu absorber une substance mortelle.

Il est 19h30, le 18 avril 2020, lorsque le procureur de la République Youssouf Tom annonce à la télévision qu'une quarantaine de combattants de Boko Haram, faits prisonniers pendant l'opération lancée début avril 2020 par le Tchad contre le groupe jihadiste, ont été retrouvés morts par leurs geôliers à N'Djamena. Sur les 44 dépouilles, quatre ont été autopsiées, précise-t-il. Le rapport révèle alors la présence d'une substance toxique dans leur organisme, ayant entraîné "une crise cardiaque pour les uns" et "une asphyxie sévère pour les autres". Il ajoute que les 40 autres corps ont déjà été enterrés.

Le 17 avril 2020, le ministre de la Justice du Tchad, Djimet Arabi, avait annoncé à l'AFP que les 58 éléments de Boko Haram faits prisonniers lors de l'opération venaient d'être transférés à N'Djamena pour être auditionnés puis jugés par une cour criminelle.

Mauvais traitements ?

"Que s'est-il passé entretemps ? Nous sommes encore sous le coup de la stupéfaction", déclarait le 18 avril le ministre à l'AFP, après l'annonce du procureur, précisant que l'enquête se poursuivait. Le même jour, le 18 avril 2020, avant l'annonce du procureur, une source sécuritaire parlant sous le couvert de l'anonymat, avait affirmé à l'AFP que 44 prisonniers avaient été retrouvés morts dans une cellule, où ils avaient été enfermés sans eau, ni nourriture.

Certains défenseurs des droits de l'Homme émettent des doutes sérieux sur la version gouvernementale "Il n’est pas évident que tous les 44 prisonniers étaient des prévenus de Boko Haram…Nous ne sommes pas sûrs qu'(ils soient morts) suite à une substance qu’(ils) auraient ingurgitée. Mais des maltraitances, même de la chaleur. Il faut dire qu’ils avaient été enfermés pendant deux jours, sans boire, ni manger. Et là, les plus faibles ont succombé. L'hypothèse selon laquelle ils auraient ingurgité un produit nocif n’est pas confirmée non plus par nos enquêteurs", affirme Mahamat Nour Ibedou, secrétaire général de la Convention tchadienne de défense des droits de l'Homme (CTDDH), interrogé par Magali Lagrange de RFI.

Mais, selon le ministre de la Justice, "il n'y a eu aucun mauvais traitement, et la veille les prisonniers allaient encore très bien".

Echapper à un procès ?

Les prisonniers décédés auraient-ils ingurgité du poison pour échapper à l'humiliation d'un procès et ne pas livrer d'informations stratégiques pendant leurs interrogatoires et auditions ? "C'est un des scenarii plausibles", affirme à l'AFP Bulama Bukarti, spécialiste de Boko Haram à l'Université de Londres.

Sur les 58 prisonniers, 14 sont encore en vie, sans que l'on sache s'ils ont été en contact avec la substance toxique. "Ils vont très bien", assure le gouvernement, qui précise que leur audition permettra d'en savoir plus sur les circonstances du drame.

Des dizaines de prisonniers retrouvés empoisonnés "à ce que je sache, ce n'était jamais arrivé", explique à l'AFP Ahmad Yacoub Dabio, président du Centre d'étude pour la prévention de l'extrémisme au Tchad. "Nous devons attendre les résultats pour y voir plus clair", tempère le chercheur, qui demande que "toutes les dispositions soient prises pour sécuriser les prisonniers encore en vie".

Venger leurs frères d'armes ? 

Autre scénario avancé par le chercheur, que "les prisonniers aient été empoisonnés par des forces de sécurité". Des exactions pour venger leurs frères d'armes tués par le groupe jihadiste ? Les combattants avaient été faits prisonniers lors de l'opération Colère de Bohoma, lancée après la mort de 98 soldats tchadiens tués dans une attaque de Boko Haram, la pire défaite jamais enregistrée en 24 heures par l'armée tchadienne, pourtant réputée la plus efficace dans la région.

"Les armées de la région ont exécuté sans aucune forme de procès des milliers de personnes suspectées d'être membres de Boko Haram, selon les rapports d'ONG internationales", fait remarquer M. Bukarti.

L'ultime hypothèse serait que ces prisonniers "n'aient en fait jamais été capturés", avance le chercheur. Il est possible "que le Tchad ait exagéré le nombre de prisonniers faits", de la même façon que "de nombreux observateurs" pensent que "les autorités tchadiennes ont gonflé le chiffre avancé de 1 000 jihadistes tués au cours de leur opération militaire", suggère M. Bukarti. "La seule façon de ne pas perdre la face au moment de les présenter à la justice pourrait être de concocter une histoire pareille." L’enquête ne fait que commencer.