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Soudan : Omar el-Béchir étouffe la contestation dans l’état d’urgence

La vague de contestation qui secoue le Soudan depuis près de trois mois semble marquer le pas. L’instauration de l’état d’urgence et une implacable chasse aux opposants ont semé à nouveau la peur et la suspicion dans les rangs de la population.

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France Télévisions Rédaction Afrique
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Le ministre soudanais de la Justice, Mohamed Ahmed Salem, s'est adressé au parlement de Khartoum, le 6 mars 2019, alors que les législateurs discutaient de l'état d'urgence imposé par le président pour apaiser les manifestations antigouvernementales. (ASHRAF SHAZLY / AFP)

De l’aveu même du ministre soudanais de la Justice, l’état d’urgence imposé le 22 février 2019 par le président Omar el-Béchir "a un impact négatif parce que cela restreint les libertés publiques". Mohamed Ahmed Salem a fait cette déclaration, surprenante pour un membre du gouvernement, lors de la présentation de cette mesure présidentielle aux députés car elle doit faire l’objet d’un vote le 11 mars.

Une répression sournoise et impitoyable

Dominé par le Congrès national (NCP), le parti du président Béchir, le parlement devrait sans problème approuver l’état d’urgence, même si le régime n’a pas attendu le vote pour se livrer à une répression sournoise et impitoyable.

Depuis son annonce, les rassemblements sont devenus plus rares, constate l’AFP. Plusieurs centaines de manifestants ont été arrêtés le 28 février dans la capitale et à Omdourman, la ville qui lui est accolée, et conduits devant des tribunaux d’exception. Huit protestataires même ont déjà été condamnés à la prison pour participation à une manifestation interdite, rapporte l’agence française.

Sous le titre Un mot de trop et c'est fini, on disparaît, l’envoyée spéciale à Khartoum du quotidien Libération va plus loin encore, évoquant un climat de méfiance généralisée installé dans le pays. Sous couvert d’anonymat, un activiste lui a révélé le déploiement de brigades spéciales à travers le pays pour faire taire les voix dissidentes. "Tout le monde se fait arrêter, explique l’activiste, c’est une véritable chasse aux sorcières." 

"Quand le gouvernement ne nous tire pas dessus à balles réelles, il fait appel à des agents qui s’infiltrent discrètement pour arrêter les opposants en masse", a-t-il dit. Dans la capitale, on appelle ces gens "les miliciens de l’ombre", écrit Libération. Liés aux redoutables services de renseignements soudanais, ils sont habillés en civil et se fondent dans la population pour repérer les dissidents.

Des centres de torture secrets et itinérants

Sitôt arrêtés, ces derniers sont tabassés et emmenés dans des centres de tortures secrets et itinérants appelés "les maisons fantômes". Parmi les sévices répertoriés par le journal reviennent systématiquement les coups de fouet, la privation de sommeil, les positions humiliantes ainsi que les électrocutions, les brûlures, la suffocation par l’eau et le viol.

"Ils ont recours a des pratiques cruelles et dégradantes, dont notre culture ne nous autorise pas à parler", raconte un professeur d’université de 41 ans, proche de l’Association des professionnels soudanais (APS), fer de lance du soulèvement. Interrogatoires et lavage de cerveau font le reste auprès de certains activistes qui sont ainsi retournés et libérés, augmentant "la peur et la suspicion qui ont progressivement envahi les rues de Khartoum".

Une situation évoquée le 6 février par la Haut-commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU. Michelle Bachelet a dénoncé les répressions violentes de manifestations au Soudan, au Zimbabwe et en Haïti.

Les manifestants "réclament un dialogue respectueux et de vraies réformes. Et pourtant, dans plusieurs cas, ils sont accueillis par un usage violent et excessif de la force, par des détentions arbitraires, des tortures et même selon certaines informations des exécutions extrajudiciaires", a-t-elle déploré.

Poursuivre "la lutte pacifique jusqu'à son succès"

Dans ce dispositif répressif, le régime lâche parfois du lest. Les autorités ont libéré le 5 mars Omar al-Digeir, un dirigeant de l’opposition arrêté le 29 décembre, dix jours après le déclenchement des manifestations contre l’annonce du triplement du prix du pain.

"Le chef de notre parti, Omar el-Digeir a été libéré après deux mois de détention, a indiqué le Parti du Congrès soudanais, mais quarante autres membres éminents du parti sont toujours détenus", a-t-il précisé, promettant de poursuivre la protestation contre l'administration du président.

"Nous assurons à notre peuple que notre parti s'est totalement engagé à poursuivre cette lutte pacifique jusqu'à son succès", a écrit de son côté Omar el-Digeir sur Twitter après sa libération.

L’ambassadeur britannique au Soudan, Irfan Siddiq, a rencontré l’opposant peu après sa libération. Affirmant qu’Omar al-Digeir avait été détenu 67 jours sans motif d’inculpation, le diplomate a lancé un appel sur son compte Twitter.

"Tous les détenus politiques encore emprisonnés devraient être libérés immédiatement", a-t-il écrit. "Aucun consensus politique ne peut être trouvé au Soudan sans un contexte politique propice" aux discussions, a ajouté Irfan Siddiq.

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