Pourquoi l'Afrique peut se permettre de miser sur sa croissance démographique

La croissance démographique du continent africain est souvent présentée comme un frein à son développement. Le président français Emmanuel Macron l'a encore laissé entendre récemment. S'il est vrai que la démographie influe sur la croissance économique, elle ne constitue pas encore un handicap pour l'Afrique. Car le continent peut toujours profiter de son dividende démographique.

Une femme africaine portant son enfant sur son dos
Une femme africaine portant son enfant sur son dos (GODONG / BSIP)

«Combien les pays du G20 sont prêts à mettre dans l’enveloppe pour sauver l’Afrique et quelle sera la contribution de la France?», demande le journaliste franco-ivoirien Philippe Kouhon au président français Emmanuel Macron à la suite du sommet G20 qui s’est tenu les 7 et 8 juillet 2017 à Hambourg, en Allemagne.

Dans la longue réponse que lui fait alors le chef d’Etat, celui-ci souligne notamment que «la transition démographique (...) est l’un des défis essentiels de l’Afrique». Et Emmanuel Macron de préciser sa pensée: «Quand des pays ont encore aujourd'hui 7 à 8 enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien.»




Le fort taux de fécondité des femmes africaines, et donc sa forte croissance démographique, serait l’un des obstacles au développement du continent africain. Le président français s’est ainsi fait le relais de la pensée malthusienne sur les liens entre progrès économique et révolution démographique, remis au goût du jour par l’universitaire américain Jeffrey Sachs. «L'Afrique subsaharienne dispose d’une réelle opportunité d’échapper à la pauvreté mais le retard pris dans sa transition démographique, qui conduit à une baisse des taux de mortalité et de fécondité, constitue un risque sérieux», estime-t-il.

La transition démographique est amorcée 
La transition démographique a pourtant déjà commencé dans plusieurs régions du continent africain, notamment en Afrique du Nord, même si, constate une étude conjointe de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies (CEA) et la Commission de l’Union africaine, «la plupart des pays africains en sont à l’état naissant (alors que) presque tous les autres pays dans le monde l’ont achevée ou sont sur le point de le faire».

«A l’exception de quelques pays d’Afrique australe et de certains pays insulaires, les taux de fécondité et les taux de dépendance des jeunes (rapport entre le nombre d’individus n'étant plus ou pas en âge de travailler -  les jeunes ou les personnes âgées - et la population active, NDLR) en Afrique subsaharienne sont parmi les plus élevés dans le monde, exposant la région à des taux de pauvreté plus élevés, à des investissements moindres par enfant, à une réduction de la productivité du travail, à un niveau élevé de chômage ou de sous-emploi et à un risque supérieur d’instabilité politique. Mais la démographie ne conduit pas nécessairement à une catastrophe», font remarquer les auteurs de La transition démographique en Afrique: dividende ou catastrophe?

A condition, par exemple, que l'âge de la première maternité soit repoussé pour favoriser une accélération de la transition démographique. «Le fait que les femmes deviennent mères à un très jeune âge, comme c’est souvent le cas en Afrique subsaharienne, rallonge (...) leur vie reproductive». Néanmoins, en Afrique comme partout ailleurs, les taux de fécondité ont également baissé. Ils sont passés «de 5,1 par femme sur la période 2000-2005 à 4,7 sur la période 2010-2015», indique dans son dernier rapport la division des Nations Unies en charge de la population. 

Le vrai défi: capitaliser sur le dividende démographique 
En outre, ceux qui estiment en économie du développement qu’une transition démographique est nécessaire pour qu’il y ait développement ont été depuis contredits par de nombreux pays asiatiques, grâce notamment à la notion de dividende démographique. Le phénomène renvoie au bénéfice économique lié à une évolution spécifique de la pyramide des âges. 

«Le dividende démographique induit une croissance économique tirée par la modification de la structure par âge d’une population, avec la baisse des personnes à charge (enfants et personnes âgées) et la hausse des adultes en âge de travailler, expliquait Mabingué Ngom, directeur régional du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre dans un entretien publié sur le blog de l'Agence française de développement en janvier 2017. 

«Aussi, poursuit-il, avec moins de personnes à entretenir, se dégage alors une épargne et des investissements qui peuvent tirer la croissance  à condition que des politiques cohérentes suivent pour préserver le capital humain, en termes d’éducation et de santé! Le dividende démographique pourrait générer une croissance économique exceptionnelle en Afrique, de l’ordre de 500 milliards de dollars par an sur trente ans au moins, si l’on se base sur l’expérience asiatique.»


Jeunes en formation dans un centre à Windhoek, en Namibie. 
Jeunes en formation dans un centre à Windhoek, en Namibie.  (OLEKSANDR RUPETA/NURPHOTO)


Les pays d’Asie du Sud-Est ont tiré profit de ce dividende démographique en utilisant leur jeune population dans les années 70-80 comme main d'œuvre dans les usines alors qu'ils commençaient à s'industrialiser. Si cette main d’œuvre n’est pas disponible localement, il faut l’importer: la France a ainsi dû faire appel dans les années 70 aux travailleurs immigrés d’Afrique du Nord

En d'autres termes, la question n’est pas tant de savoir combien d’enfants les femmes africaines font – bien qu’il serait souhaitable qu’elles ne subissent pas leurs grossesses grâce au concours de la contraception et du planning familial – mais de s’assurer que l’Afrique saura mettre au service de son développement la force de travail, ce vivier de jeunes, dont elle dispose.

«En Afrique, plus de 30% de la population a entre 10 et 24 ans et ce sera encore le cas durant au moins les vingt prochaines années», déclarait l'ancien secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon en septembre 2016. «Avec les investissements adéquats, cette tendance pourrait être le plus grand atout de la région».

Mais aujourd'hui, selon les experts, «l’Afrique fait face à la pression immédiate d’une forte et croissante cohorte en âge de travailler pour qui les investissements préparatoires nécessaires n’ont pas été faits». De fait, «le dividende démographique n’est pas automatique» et est «sensible au temps». Les Etats, notamment de l'Afrique subsaharienne, sont désormais engagés dans une course contre la montre.  


Une vendeuse sert une salade de fruits sur le marché d\'une coopérative agricole
Une vendeuse sert une salade de fruits sur le marché d'une coopérative agricole (MATELLY / CULTURA CREATIVE)


L'agro-alimentaire, réservoir d'emplois pour la jeunesse africaine
«Il faut que les jeunes Africains réinvestissent le secteur agro-alimentaire, explique Milasoa Chérel-Robson, économiste à la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (Cnuced). La population d’agriculteurs africains vieillit, à l’instar de beaucoup de pays du monde. L'agro-alimentaire est un secteur où la productivité est encore faible alors qu’il a un potentiel énorme pour nourrir le continent et produire des biens exportables Les pays africains ne doivent plus se contenter de vendre des matières premières mais également la production d’un secteur agro-alimentaire florissant. Il faut former les jeunes aux métiers de ce secteur et les inciter à créer des entreprises. C’est une manière pour l'Afrique de capitaliser sur son potentiel agricole et d’utiliser cette main d’œuvre qu’elle a en abondance.»

«Chaque pays, recommande le FNUAPdoit faire face aux problèmes démographiques prévalant conformément à une politique du développement adaptée à la diversité culturelle, religieuse, politique, ethnique et démographique qui lui est propre». Ainsi, le Rwanda, qui est confronté à une très grande pression démographique, encourage les hommes à pratiquer la vasectomie depuis quelques années pour contrôler les naissances. 

Cependant, dans son ensemble, l’Afrique n’est pas «surpeuplée». «Même si par endroits, la charge de l’habitat va excéder les capacités à fournir les ressources nécessaires à la survie. Qu’il s’agisse de densité de peuplement ou de taille de la population, l’Afrique a un potentiel suffisant pour ne pas être surpeuplée», souligne Mabingué Ngom, le responsable du FNUAP pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre. La population africaine devrait passer de 1,2 milliard en 2015 à 2,4 milliards en 2050. A cette date, la moitié des Africains vivra dans les zones urbaines.


Dans les rues de Lagos, la capitale économique du Nigeria, à proximité du marché de Balogun
Dans les rues de Lagos, la capitale économique du Nigeria, à proximité du marché de Balogun (STEFAN HEUNIS / AFP)


A l’heure où l’Empire du milieu s’alarme du vieillissement de la population après avoir pratiqué pendant des décennies la politique de l’enfant unique, où le Japon doit faire face à un déclin démographique et où les perturbateurs endocriniens menacent la fertilité des couples dans les pays européens, la fécondité des femmes est encore une bonne nouvelle. Notamment pour des pays comme la France qui est le pays le plus fécond du Vieux Continent. 

Entre 2045 et 2050, 69% de la population mondiale devrait vivre dans des pays où les femmes donnent naissance à moins de 2,1 enfants en moyenne selon les Nations Unies. On sera encore loin du scénario imaginé par  la série américaine La servante écarlate, une adaptation du livre éponyme de Margaret Atwood, où les femmes fertiles sont un bien rare dans une Amérique dirigée par des intégristes.