Famine à Madagascar : les organisations humanitaires craignent une situation "catastrophique" dans le sud pour les mois à venir

La crise alimentaire qui frappe la Grande Ile risque de s'aggraver d'ici au mois d'octobre. En cause : de trop maigres récoltes, qui ne suffiront pas pour nourrir la population durant la saison creuse. 

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Un travailleur humanitaire de l'ONG Action contre la faim distribue des compléments alimentaires dans la commune d'Ifotaka, dans le sud de Madagascar, le 14 décembre 2018. (RIJASOLO / AFP)

Le spectre de la famine plane sur Madagascar. Après des années de sécheresse, le pays souffre d'une crise alimentaire majeure, dans les provinces du sud notamment. Si rien n'est fait, la malnutrition pourrait toucher un demi-million d'enfants d'ici l'automne, ont prévenu l'Unicef et le Programme alimentaire mondial (lien en anglais). Sur place, les organisations humanitaires font face à l'urgence et s'apprêtent désormais à "affronter le pire".

Une famille de cinq enfants très affectée par la sécheresse qui a ravagé les récoltes dans le district d'Ambovombe (province de Tuléar), dans le sud de Madagascar.  (TSIORY ANDRIANTSOARANA/WFP)

La pénurie de nourriture à Madagascar est avant tout liée à l'important épisode de sécheresse que subit la Grande Ile depuis quatre ans. "C'est une crise récurrente, une situation chronique", explique à franceinfo Valérie Ceylon, directrice régionale de l'association Action contre la faim, en charge de l'Afrique de l'Ouest et de l'Afrique australe. De longs mois sans pluie, les habitants de Madagascar y sont habitués. En malgache, le mot "kéré" désigne le manque de nourriture souvent constaté entre les récoltes. Mais le phénomène s'est intensifié ces dernières années.

"La pire sécheresse depuis trente ans"

"On a constaté une aggravation à l'automne dernier, avec un niveau de récoltes bien inférieur à la normale, relate Valérie Ceylon. On a senti que la saison 2021 allait être très mauvaise." Une sécheresse particulièrement sévère qui serait imputable au changement climatique, selon Shelley Thakral, cadre régionale du  Programme alimentaire mondial (PAM). "Il s'agit de la pire sécheresse depuis trente ans, rappelle-t-elle. Quand vous allez sur place, dans le Grand Sud surtout, vous tombez sur des paysages très arides, la verdure est presque totalement absente."

"Certaines familles ont vendu leurs ustensiles pour subsister, et n'ont plus rien pour cuisiner."

Shelley Thakral, du Programme alimentaire mondial

à franceinfo

Puisque les terres ne permettent plus de nourrir les villages dans le Sud, il faut acheter sa nourriture ailleurs. Mais l'économie malgache, déjà très fragile, a été "durement touchée par la crise du Covid-19"souligne Valérie Ceylon. "Les déplacements ont été limités et, avec eux, les sources de revenus de beaucoup de familles", précise-t-elle. Le coup d'arrêt porté au secteur touristique a, en outre, plongé des milliers de travailleurs saisonniers dans la détresse économique.

Une aggravation attendue d'ici octobre

Les travailleurs humanitaires sont très pessimistes pour la fin de l'année. "C'est la saison creuse, lors de laquelle les fermiers effectuent leurs plantations", rappelle Shelley Thakral. A Madagascar, la saison sèche s'étire d'avril à octobre, avant le retour attendu de la saison humide. "Même si nous avons un peu de pluie, la situation restera très difficile", prévient la fonctionnaire du PAM.

D'après les derniers chiffres des organisations de l'ONU, 1,14 million de personnes sont actuellement en situation d'insécurité alimentaire à Madagascar, sur une population totale de 27 millions d'habitants. "Plus de 14 000 personnes sont en situation IPC 5", ajoute Valérie Ceylon, c'est-à-dire au plus haut niveau sur l'échelle de classification de l'insécurité alimentaire. "On s'attend à ce que ce chiffre double d'ici octobre, avec l'intensification de cette famine catastrophique." Comme le montre cette carte de l'indice IPC (en anglais), les zones les plus à risques sont situées à la pointe sud de la Grande Ile.

Un enfant est ausculté dans le district d'Ambovombe (province de Tuléar), dans le sud de Madagascar, où la malnutrition infantile est très élevée. (TSIORY ANDRIANTSOARANA/WFP)

"La crise alimentaire agit comme un cercle vicieux, alerte Valérie Ceylon. Les familles vendent leurs derniers biens, perdent donc leurs ressources et ne peuvent se préparer pour les prochaines récoltes." Et ce alors même que la malnutrition a déjà des conséquences dramatiques sur le développement physique et intellectuel des plus jeunes. "Les enfants sont souvent chétifs et maigres, ils n'ont que très peu d'énergie", décrit Shelley Thakral, qui évoque une rencontre marquante lors d'un récent séjour sur le terrain : "Une petite fille que je croyais âgée de 5 ou 6 ans m'a dit qu'elle en avait 15..." 

"On compose face à l'urgence"

Parmi les ONG présentes à Madagascar, Action contre la faim assure d'abord des opérations de renutrition d'urgence, explique Valérie Ceylon. "Nous disposons de 25 cliniques mobiles, détaille-t-elle, à savoir des voitures avec du personnel médical qui sillonnent neuf districts pour aider les communautés les plus éloignées." Les cas de malnutrition aiguë nécessitent une alimentation adaptée ainsi qu'un suivi médical. "On compose face à l'urgence. Il faut d'abord détecter les cas en auscultant les enfants par exemple, ajoute la directrice régionale, puis nous distribuons des bons alimentaires et de l'eau."

Du côté de l'Unicef et du PAM, les distributions de rations d'urgence s'intensifient. "Nous apportons de l'huile, des pois cassés, des céréales à haute valeur nutritive", énumère Shelley Thakral. Un programme de repas chauds est aussi proposé dans les écoles du sud du pays. Mais les caisses de nourriture mettent du temps à arriver à Madagascar, jusqu'à "un ou deux mois" depuis l'Afrique du Sud, précise Shelley Thakral, "et une semaine supplémentaire pour atteindre les zones les plus isolées"

"Certains ne mangent plus que des fruits de cactus ou des insectes pour survivre."

Shelley Thakral, du Programme alimentaire mondial

à franceinfo

Au-delà de l'urgence, les organisations humanitaires espèrent agir sur le long terme. "La sécurité alimentaire passe par plusieurs facteurs, souligne Valérie Ceylon, comme le soutien à l'agriculture, l'assainissement de l'eau, le renforcement du système de santé." De nouvelles cultures de céréales sont aussi proposées aux fermiers, pour s'adapter au climat plus aride. D'après l'ONU, Madagascar est le premier pays au monde à souffrir d'une famine causée par le réchauffement climatique. "C'est un endroit du monde qui n'a contribué en rien au changement climatique, soulignait fin juin David Beasley (lien en anglais), le directeur du PAM, mais maintenant, ce sont eux qui en paient le prix fort."

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