Côte d'Ivoire: des jumeaux transformés en mendiants et exposés aux dangers

En Côte d'Ivoire, les petits jumeaux sont exhibés comme des phénomènes de foire pour attirer les passants à des fins de mendicité. Considérés comme étranges voire surnaturels, ces enfants sont vus par leurs parents comme une aubaine, une source supplémentaire de revenus. L'Association des jumeaux et plus de Côte d'Ivoire (ADJPCI) mène régulièrement des actions de sensibilisation.

Salim et Mahamadou, deux frères jumeaux âgés de 5 ans, habillés à l\'identique, mendient au marché d\'Abobo, dans la banlieue Nord d\'Abidjan.
Salim et Mahamadou, deux frères jumeaux âgés de 5 ans, habillés à l'identique, mendient au marché d'Abobo, dans la banlieue Nord d'Abidjan. (Issouf SANOGO / AFP)

Sur le rond-point devant la mairie de l'énorme quartier populaire d'Abobo, dans le nord d'Abidjan, pas un jour sans assister au manège de plusieurs paires d'enfants jumeaux, filles et garçons, habillés à l'identique, qui font la quête.

Aux côtés de Jean-Paul, son «double», Jean-Trésor Depari, responsable de l'association ADJPCI, qui compte 1000 membres, se montre préoccupé: «Nous sommes vraiment confrontés à une situation très compliquée en Côte d'Ivoire et en Afrique, explique-t-il, (notre) objectif principal, c'est de lutter contre le phénomène des enfants jumeaux qu'on expose pour la mendicité.»

«Jumeau n'est pas sorcier, jumeau n'est pas mendiant»
Et de tonner: «La place d'un enfant se trouve à l'école!»

Dans un autre style, le chanteur Lecko'Nda (Nda, veut dire jumeau en langue Akan) a écrit un titre destiné à faire cesser cette pratique dégradante pour les enfants.

«Arrêtez d'exposer nos frères jumeaux aux dangers. Sous la pluie, face au soleil, à la poussière, aux dangers, aux maladies! C'est dangereux en bord de route, devant les mosquées. Jumeau n'est pas sorcier, jumeau n'est pas mendiant», supplie-t-il en musique.

Pas de repos le week-end
De nombreux parents retardent la scolarité de leurs jumeaux pour bénéficier de la manne qu'ils représentent lorsqu'on leur fait faire la manche. Ou bien les privent d'école le vendredi, jour de prière à la mosquée, qui rapporte gros.

Les jumeaux, forcés par leurs géniteurs, continuent ensuite leur besogne les week-ends, selon l'ADJPCI et d'autres observateurs.

«Sortir avec les enfants au bord de la route ne nous plaît pas. C'est la pauvreté qui fait ça!», plaide Aicha Cissé, la mère de Salim et Mahamadou, 5 ans (photo).

Elle explique que les «jetons» (pièces de 50 ou 100 francs CFA) qu'on leur donne représentent environ 2000 francs CFA (3 euros) par jour, voire parfois 5000 (7,5 euros). Des passants offrent aussi des arachides, des légumes ou du manioc en provenance du marché tout proche.

«Si Dieu le veut»
Avant la naissance de ses enfants, elle faisait des lessives pour les particuliers mais depuis, ça ne lui est plus possible car elle n'a personne pour les garder.
 
«Tant qu'ils ne sont pas scolarisés, c'est la seule solution. Mais dès qu'ils iront à l'école, l'année prochaine ou dans deux ans, je reprends la lessive. Si Dieu le veut», assure Aicha.

Au cours du temps en Afrique, «la naissance de jumeaux a suscité la stupéfaction et donné naissance à des mythes. Comme on ne la comprenait pas scientifiquement (...), des fables ont émergé. Cela relevait de la divinité. Donc cela inspire la peur», explique Fidelia Gaudet, sociologue spécialiste de la gémellité.

C'est toujours le cas de nos jours: les jumeaux sont tantôt craints, tantôt chéris. En tout cas, ils fascinent.

Les «inséparables»
Exemple, la vidéo des jumeaux ivoiriens surnommés «les inséparables» qui a son petit succès sur les réseaux sociaux. Filmés une première fois en 2014 à l'âge de 21 ans, les deux frères répondent la même chose, en même temps, à la syllabe près, aux questions qui fusent.

Un comportement fusionnel qui leur vaut désormais d'être invités à la télévision, dans des programmes humoristiques. S'accommodant de l'hilarité qu'ils provoquent, bien que présentés comme des bêtes curieuses, les frangins ont décidé, comme un seul homme, de prendre tout ça à la blague. Eux aussi.