A Dakar, la frénésie immobilière réduit sans cesse l'accès au littoral

 Avec un cadastre défaillant, une population qui explose et un secteur immobilier peu contrôlé, la capitale sénégalaise se noie sous le béton.

Sous les gravats, la plage Mermoz à Dakar le 27 juin 2020.
Sous les gravats, la plage Mermoz à Dakar le 27 juin 2020. (JOHN WESSELS / AFP)
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Connaissez-vous le filao ? C'est un arbre utilisé pour fixer les dunes de sable et faire barrière au vent. Il résiste au sel et pousse là où peu d'espèces survivent aux conditions difficiles. Près de 10 000 hectares de filaos ont été plantés sur le littoral sénégalais depuis 1948. Une étroite bande forestière qui court de Dakar à Saint-Louis, à la fois brise-vent et rempart contre l'érosion.

"Au décor de la bande des filaos, il faut ajouter les arbres à terre. L'on imaginerait qu'un phénomène naturel en serait à l'origine. Loin de là. Ils ont été abattus par des humains", affirme le journal sénégalais Sud Quotidien dans un périple "état des lieux" de Dakar et sa banlieue. Une dose d'incurie, une autre de rapine et, surtout, une soif de terrains pour construire, explique ce triste constat.

Dakar, comme tant de villes africaines, voit sa population croître sans cesse, conséquence de l'exode rural. Les plus huppés veulent une vue sur mer. Alors on terrasse, on pousse à la mer sans vergogne les remblais au détriment des plages et on coupe les arbres. Et quoi de mieux pour s'étendre que de grignoter le capital commun ?

Le littoral privatisé

"Le déclassement abusif des terres du littoral, domaine public maritime, et leur attribution à des personnes physiques et morales privées sont en effet si poussés qu’ils frisent l’indécence", écrit Sud Quotidien."Partout des constructions ou des 'piquets/bornes symboles d'une cessation de terrains', et d'une future construction." Ainsi, sans cesse, car cela n'est pas nouveau, l'accès au littoral se réduit.

Le 27 juin 2020, un enfant joue sur la plage des Mamelles, au pied d\'un chantier de construction.
Le 27 juin 2020, un enfant joue sur la plage des Mamelles, au pied d'un chantier de construction. (JOHN WESSELS / AFP)

"Pourquoi quelques privilégiés pensent qu'eux seuls ont droit d'accéder au littoral, de le privatiser, de le fermer et de permettre uniquement à eux et à leur famille d'y accéder au détriment des autres Sénégalais ?", demande à l'AFP Mamadou Mignane Diouf, de l'ONG Forum social.

A Dakar, en ce moment, le débat se focalise sur le devenir de l'ancien aéroport. Une zone de 600 hectares au nord de la ville. On évoque une immense cité des affaires composée de bureaux, de commerces et de logements. D'autres voudraient en faire un immense parc naturel, à l'image de Central Park à New York. Ce serait un poumon vert dans une ville qui respire de plus en plus mal.

Constructions sauvages

Pourtant, le grignotage permanent de la zone côtière est bien plus pernicieux. Les terrains du domaine public maritime sont les premiers exposés à cette frénésie de construction. Un habitant a ainsi filmé une opération immobilière sur le Plateau. Avec ou sans autorisation, on ne sait pas, les gravats sont poussés en contrebas sur la plage.

Fin mai, un homme a entrepris, permis en main, de terrasser un espace au pied du site protégé des Mamelles, côté mer. Il a l'intention d'y construire un hôtel. L'opération a fait grand bruit. Trop c'est trop, semble-t-il, car les protestations affluent de toutes parts pour dénoncer cette appropriation d'un "bien commun inaliénable du peuple sénégalais".

Même la Ligue sénégalaise des droits humains réclame "une enquête aux fins d'identifier toutes les personnes impliquées dans des actes illégaux d'accaparement des terres du littoral afin qu'ils répondent de leurs actes devant la justice".

Un cadastre lacunaire

Car le drame que vit Dakar vient en partie d'un cadastre très lacunaire, qui permet d'obtenir des titres de propriété et des permis de construire moyennant quelques petits arrangements. Une élue dakaroise, Marianne Alice Gomis, n'y va pas par quatre chemins. "La majorité des constructions à Dakar sont illégales", dit-elle à l'AFP. Et les autorités rajoutent à la confusion.

Retour sur la bande des filaos. Sur le secteur de Dakar, la situation est ubuesque affirme le site Seneweb. "Pendant que le code forestier essaie de délimiter les périmètres de reboisement ou même conférer le statut de forêt classée, le plan directeur de l'urbanisme facilite l'octroi de concessions d'habitation."

Constructions illégales

Un déclassement assumé par le ministre de l'Environnement Mame Thierno Dieng, pour répondre au boom démographique de la ville. Mais il affirme qu'"aucun promoteur privé ne dispose d'un centimètre carré déclassé en sa faveur. Si aujourd’hui on se mettait à déclasser toutes les demandes des promoteurs privés, la bande de filaos aurait disparu."

"Tous les baux situés sur la Corniche seront retirés. (…) La finalité est de restituer toutes les emprises à l’Etat", a indiqué  Dimanche 28 juin Seydou Guèye, le conseiller à la communication de la Présidence.

Des affirmations qui laissent les habitants pour le moins perplexes. Car nul ne sait l'usage qu'il serait fait réellement de ces parcelles défrichées.