Génocide rwandais : ce qu'il faut retenir du rapport qui pointe la "responsabilité indéniable" de la France

Dans ce document remis à Emmanuel Macron, quatorze historiens et historiennes mettent en cause le gouvernement de François Mitterrand dans le génocide qui a fait plus de 800 000 morts en 1994.

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Deux soldats français dans le camp de réfugiés tutsis de Nyarushishi le 30 avril 1994. (PASCAL GUYOT / AFP)

"La faillite de la France." Dans un rapport remis vendredi 26 mars au président de la République, des chercheurs français soulignent les "responsabilités lourdes et accablantes" de la France dans le génocide des Tutsis par les Hutus en 1994 au Rwanda. Franceinfo fait le point sur ce qu'il faut retenir du travail de cette commission présidée par l'historien Vincent Duclert.

L'Etat français est resté "aveugle"

Le rapport Duclert avait été commandé par Emmanuel Macron en 2019. Il conclut à "une responsabilité indéniable" de la France dans le génocide rwandais, qui a fait au moins 800 000 morts selon l'ONU. La commission, composée de 14 historiens et historiennes, révèle que la France, impliquée au Rwanda depuis son indépendance de la Belgique en 1962, "est demeurée aveugle face à la préparation" du massacre. 

Le document de plus de 1 000 pages, fruit de deux années d'analyse d'archives, vient souligner "la faillite de la France". En cause, le soutien du pays au régime "raciste, corrompu et violent" du président hutu Juvénal Habyarimana, durant la guerre civile qui opposa de 1990 à 1993 le Front patriotique rwandais (FPR) à l'Etat rwandais et mena au génocide des Tutsis d'avril à juillet 1994.

"La France [a rejeté] tout dialogue avec les Tutsis exilés en Ouganda ainsi que toute l'opposition hutu et le Front patriotique rwandais, explique à franceinfo l'historien Vincent Duclert. Et donc sa politique [a ravivé] les tensions inter-ethniques et, d'une certaine manière, [renforcé] les possibilités du génocide." 

La commission juge également que la France a "réagi tardivement" avec l'opération militaro-humanitaire Turquoise, lancée juin 1994. Si celle-ci, explique le rapport, "a permis de sauver de nombreuses vies", elle n'a pas permis de sauver "la très grande majorité des Tutsis du Rwanda exterminés dès les premières semaines du génocide".

François Mitterrand a ignoré les alertes

Les conclusions du rapport notent que "l'alignement" de la France "sur le pouvoir rwandais procède d'une volonté du chef de l'Etat et de la présidence de la République". "François Mitterrand a décidé de cette politique", résume Vincent Duclert. L'ancien président socialiste "souhaitait absolument assurer la sécurité du président rwandais dont il était proche".

Les auteurs et autrices du rapport décrivent une politique africaine décidée uniquement par l'ancien chef d'Etat et motivée par des "constructions idéologiques". Le président et son cercle proche auraient ainsi ignoré les mises en garde, qu'elles viennent de l'attaché militaire français à Kigali, de diplomates, des services de renseignements ou même d'ONG.

Une version des faits confirmée par l'ancien ministre Bernard Kouchner, qui s'était rendu au Rwanda durant le génocide.

"Les gens de l'Elysée n'ont rien voulu voir. Ils avaient tous les moyens de se renseigner sur ce qu'il se passait. Ils ne l'ont pas fait."

Bernard Kouchner

à l'AFP

Selon le rapport, c'est notamment cette relation entre François Mitterrand et Juvénal Habyarimana qui a justifié "la livraison en quantités considérables d'armes et de munitions au régime d'Habyarimana, tout comme l'implication très grande des militaires français dans la formation des Forces armées rwandaises" gouvernementales.

La France n'a été "en aucun cas" complice

Si les accusations à l'encontre de la France sont fortes, les historiens et historiennes jugent cependant que "rien ne vient démontrer" que le pays s'est rendu "complice" du génocide, malgré les dénonciations du gouvernement rwandais. "Elle n'a en aucun cas la complicité intentionnelle de l'entreprise génocidaire, assure Vincent Duclert. Aucun des documents ne le montre."

Cette conclusion a été saluée par Hubert Védrine, secrétaire général de la présidence française au moment du génocide. "Le plus important, c'est que le rapport écarte toute complicité de la France", a-t-il expliqué à l'AFP, tout en regrettant les critiques "nombreuses et sévères", notamment à l'encontre François Mitterrand.

L'absence de complicité française est loin de faire l'unanimité. "La politique française qui a été menée est une complicité de génocide, au sens précis de 'soutien actif', en connaissance de cause", a ainsi expliqué au Monde le directeur de recherche au CNRS, François Graner, qui a eu accès aux archives militaires françaises, mais ne faisait pas partie de la commission.

Ce rapport ouvre la voie à une réconciliation

Les relations entre les deux pays demeurent explosives, même si elles se sont détendues depuis l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron en 2017. En "signe de bonne volonté", explique RFI, le rapport a été remis aux autorités rwandaises. "Nous espérons cette fois que la démarche de rapprochement avec le Rwanda pourra être engagée de manière irréversible", selon une source au sein de l'Elysée de la radio.

Dans un communiqué, Emmanuel Macron a qualifié le rapport "d'avancée considérable" pour comprendre l'engagement français au Rwanda. Le gouvernement rwandais a quant à lui salué "un pas important vers une compréhension commune du rôle de la France".

Mais Kigali ne compte pas se contenter du rapport Duclert. Le ministère des Affaires étrangères rwandais a ainsi annoncé sur Twitter vendredi la publication prochaine d'un rapport sur le même sujet. Il viendra, selon les autorités, "enrichir et compléter" les conclusions de la commission française.

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