Libération de plus de 300 lycéens au Nigeria : une rançon "très vraisemblablement" versée, qui "renforcera" Boko Haram, juge un expert en géopolitique

Michel Galy estime que, comme lors de l'enlèvement de centaines de lycéennes à Chibok en 2014, de l'argent a été versé au groupe terroriste, lui permettant notamment d'acheter des armes.

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Les lycéens libérés par Boko Haram rassemblés dans un établissement scolaire, vendredi 18 décembre 2020. (KOLA SULAIMON / AFP)

Il est "très vraisemblable qu'une rançon ait été versée" pour libérer plus de 300 lycéens enlevés par Boko Haram il y a six jours au Nigeria, estime vendredi 18 décembre sur franceinfo Michel Galy, spécialiste de l'Afrique subsaharienne, auteur de l'ouvrage La guerre au Mali. Il rappelle que "des millions de dollars" avaient été versés pour la libération des lycéennes de Chibok, enlevées en 2014. "Le malheur, bien évidemment, c'est que ça renforce les groupes armés jihadistes."

franceinfo : Qu'est-ce que Boko Haram ?

Michel Galy : Son nom veut dire "l'école occidentale est un péché". Ca va de la mixité à l'apprentissage occidental en passant par l'école comme symbole de l'État. Ça a été fondé au nord-est du Nigéria par Mohamed Youssouf, qui a été tué en 2009. C'était une secte, un groupe religieux salafiste qui est devenu un groupe jihadiste armé sous Abubakar Shekau, qui va aujourd'hui de provocation en provocation. On pensait qu'il était un peu sur la touche, en perte de vitesse. Mais non, au contraire, il a fait un grand coup d'éclat (avec cet enlèvement de centaines d'adolescents) au nord-ouest du Nigeria.

C'est à la fois pour marquer les esprits, parce que c'est spectaculaire de s'en prendre à des adolescents, et c'est en même temps pour recruter.

Michel Galy

à franceinfo

En 2014, quand Boko Haram a enlevé des centaines de lycéennes de Chibok, une centaine ont disparu. Elles sont peut-être aujourd'hui des compagnes de combattants voire des combattantes elles-mêmes. Ça s'est vu sur d'autres théâtres de guerre en Sierra Leone ou au Liberia. Ces jeunes subissent un véritable lavage de cerveau, un entraînement militaire, et parfois certains adhérent aux thèses des groupuscules qui les ont enlevés.

Pourquoi le gouvernement nigérian n'arrive pas à reprendre le contrôle, à vaincre Boko Haram ?

Vous savez, on présente le Nigeria comme une des deux grandes puissances africaines avec l'Afrique du Sud. Mais comme beaucoup de plus petits États, c'est un État qui est fort dans son centre, dans sa capitale, et qui est faible dans ses périphéries lointaines où il n'y a souvent pas de frontières délimitées. C'est pourquoi Boko Haram peut passer rapidement du Nigeria au Cameroun, au Tchad, voire au Niger. Le président actuel du Nigeria, Muhammadu Buhari, s'appuie sur une armée qui est relativement faible et peu mobile. Il a une gouvernance très contestée, notamment par les étudiants. C'est toujours dans ces pays divisés, où il y a un manque de démocratie et un manque de répartition des richesses sur le territoire, que s'implantent ces mouvements armés jihadistes.

Il y a encore une interrogation ce soir sur le nombre d'adolescents encore retenus par Boko Haram ?

Il en manque au moins une centaine. On se souvient que les jeunes filles de Chibok avaient été dispersées dans plusieurs pays, voir certaines vendues pratiquement comme esclaves, esclaves sexuelles ou autres. Il est possible, en tout cas, que ces jeunes gens ont déjà été dispersés. Pour autant, il n'est pas du tout sûr que leur vie soit en danger parce que c'est une monnaie d'échange au sens strict puisqu'il est question de rançons. Pour les jeunes filles de Chibok, il y a des millions de dollars qui ont été versés. C'est très vraisemblable qu'une rançon ait également été versée cette fois. Évidemment, on n'appelle pas les journalistes occidentaux ou les chercheurs pour avoir des preuves formelles mais c'est ce qui se pratique. Et le malheur, bien évidemment, c'est que ça renforce, notamment en armes et en capacités de subsistance, les groupes armés jihadistes.

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