Le burkini ou le bikini : de Rabat à Alger, le débat est loin d’être tranché

La polémique sur le burkini qui agite la France est suivie avec attention en Afrique du Nord. Là-bas, ce costume de bain islamique qui couvre la femme de la tête aux pieds, semble avoir conquis ses lettres de noblesse. Mais le débat est loin d’être tranché dans certains pays comme au Maroc et en Algérie

Tunisiennes sur la plage de Ghar El Melh près de Bizerte, au nord est de Tunis. Côte à côte, femmes en bikini et en burkini marchent dans l\'eau.
Tunisiennes sur la plage de Ghar El Melh près de Bizerte, au nord est de Tunis. Côte à côte, femmes en bikini et en burkini marchent dans l'eau. (Photo AFP/Fethi Belaid)

Sur les plages de Rabat, les baigneuses ont l’embarras du choix. Les femmes portent diverses tenues, du bermuda au bas de survêtement en passant par le short en jean ou même le suggestif tee-shirt mouillé. Mais rares sont celles arborant un burkini proprement dit, rapporte l’AFP.
 
Selon des témoignages recueillis sur place, ce phénomène est surtout «le fait des marocains résidants à l’étranger» qui auraient importé cette mode cette année lors de leurs vacances sur les plages marocaines et en particulier dans le nord du pays «plus conservateur», confie à l’AFP un retraité qui affirme que la plupart des gens s’en foutent au Maroc.
 
Pas d’interdiction des autorités publiques
En pleine controverse sur le burkini en France, le ministre marocain du Tourisme, Lahcen Haddan, a tenu à clarifier la position de son pays sur ce débat qui a été suivi avec intérêt en Afrique du Nord.
 
«Au Maroc, cet habit n’est pas un sujet portant à polémique car aucune interdiction n’a émané des autorités publiques. Nous respectons les valeurs de l‘islam modéré ; bikini et burkini coexistent sur nos plages», assure le ministre marocain dans une interview à Jeune Afrique.
 

Et si quelques établissements privés ont interdit cette tenue dans leurs piscines, le ministre Lahcen Haddan estime que «leurs décisions n’engagent nullement les choix d’un Etat musulman qui défend les libertés individuelles».
 
«La nudité obscène» qui dérange
Mais au Maroc, tout le monde ne semble pas du tout être sur la même longueur d’ondes. En témoigne un mystérieux message attribué à l’imam de la mosquée Hassan II de Casablanca, Omar al-Kazabri, un des plus hauts dignitaires musulmans du Maroc. Le message posté sur son compte Facebook à la mi-août et repris par de nombreux médias, dénoncait «la nudité obscène» qui déferle sur le Maroc. «La nudité n’est plus une affaire de saison, elle est étalée sous nos yeux, hiver comme été», affirmait le message qui s'en est pris à ceux qui «sèment la confusion en combattant les défenseurs de la pudeur», celles qui ont choisi le voile ou le niqab.
 
Des médias marocains ont aussitôt dénoncé le contenu de ce message en rappelant qu’au Maroc, le monopole du religieux est exercé sous l’autorité du roi Mohamed VI. Il a fallu attendre plusieurs jours avant que ces propos soient retirés du compte Facebook de l'imam qui a annoncé avoir déposé une plainte pour piratage. Le site marocain Bladi.net se demande si de tels propos ont suscité des pressions ou des regrets de l'imam très populaire au Maroc.
Le burkini et le bikini se côtoient sur la plage de Ghar El Melh près de Bizerte, au nord-est de Tunis.
Le burkini et le bikini se côtoient sur la plage de Ghar El Melh près de Bizerte, au nord-est de Tunis. (Photo AFP/Fethi Belaid)

Le malaise est en tout cas perceptible sur les plages marocaines où les anti-burkini se sentent parfois envahies. «Je ne supporte pas de les voir à la plage. Habillées comme des ninjas, elles me font peur», confie à l’hebdomadaire Jeune Afrique une Marocaine de Casablanca en bikini. Elle affirme être choquée de voir autant de femmes en burkini, tenue islamique couvrant le corps de la tête aux pieds. «Elles se multiplient comme des champignons. Bientôt, elles vont nous chasser», se plaint-elle.
 
Quel est le problème? Interroge une autre Marocaine dans les colonnes de Jeune Afrique. Depuis 12 ans, Sara a choisi  de porter le burkini  pour se baigner.
 
«Comme beaucoup de jeunes femmes, je mets le burkini par pudeur. Cela me désole qu’il soit interprété comme une forme de radicalisation religieuse ou que l’image de la femme soit réduite à un simple choix vestimentaire», regrette-t-elle. Elle soutient que le burkini a permis à beaucoup de femmes pudiques de pouvoir profiter des plages de leurs pays. 

Le burkini fait un tabac sur les plages algériennes
A Zeralda, station balnéaire à l’ouest d’Alger, rares sont les femmes qui osent se mettre en bikini sur les plages publiques, rapporte l’AFP qui a recueilli le témoignage de Hakima. Ce professeur de mathématiques d'une quarantaine d'années, nage en burkini. «C’est plus décent. Le maillot intégral est la solution pour les musulmanes pratiquantes qui aiment la mer», explique-t-elle.

Même celles qui ne sont pas convaincues se sont résignées à porter le burkini. C'est le cas de Manel Brahimi, une étudiante: «J’adore nager mais si je porte un maillot de bain, on me regarde comme une martienne», raconte Manel.
 
Mais les Algériennes qui refusent «le diktat» de la société peuvent accéder à des plages privées payantes, réservées aux seules femmes et enfants. «Un havre de paix» où se côtoient baigneuses en bikini et en burkini, à l’abri des regards masculins.
 
Jusqu’aux années 1990, la mixité et les maillots de bain étaient la règle sur les plages d’Algérie. La baignade habillée était l’exception le long de ses 1.600 km de côtes, selon l’AFP. Aujourd’hui, ces temps sont bel et bien révolus. Le burkini semble avoir conquis ses lettres de noblesse.