Mali : "C'est une mesure forte mais symbolique", tempère un ancien diplomate après l'expulsion de l'ambassadeur de France

Nicolas Normand, ancien ambassadeur de France au Mali, rappelle que l'intérêt de Paris et Bamako est "de s'entendre pour la lutte antiterroriste".

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Radio France
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Des véhicules blindés de l'opération Barkhane patrouillent à Tombouctou, le 14 décembre 2021. Photo d'illustration. (FLORENT VERGNES / AFP)

"C'est une mesure forte mais symbolique", a tempéré mardi 1er février sur franceinfo Nicolas Normand, ancien ambassadeur de France au Mali, au Sénégal et au Congo et chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), après l’expulsion de l’ambassadeur de France au Mali par la junte militaire. C’est, selon lui, "l'aboutissement logique de cette guéguerre médiatique" entre les deux pays de ces derniers jours. Mais l’ancien diplomate rappelle que l'intérêt de Paris et Bamako est "de s'entendre pour la lutte antiterroriste et pour que le dispositif Barkhane puisse continuer de fonctionner".

franceinfo : L’expulsion de l’ambassadeur de France vous surprend-elle ?

Nicolas Normand : Elle était assez prévisible. En tout cas, elle était l'aboutissement logique de cette guéguerre médiatique, de cet échange de propos désobligeants entre les ministres, entre les autorités françaises et maliennes. C’est le Mali quand même qui a commencé. C'est le Premier ministre du Mali, en septembre de l'année dernière à l'Assemblée générale de l'ONU, qui a attaqué la France en parlant d'abandon en plein vol. Ensuite, en l'accusant d'avoir aidé à une époque des terroristes au Mali. Il s'agissait des séparatistes. Malheureusement, les autorités françaises ont répondu sur le même ton.

"C'est surprenant parce que traditionnellement, la diplomatie règle ce genre de problème discrètement. Mais là, il y a eu un échange verbal médiatique assez virulent et donc il était assez logique que les autorités maliennes marquent le coup en expulsant l'ambassadeur."

Nicolas Normand, ancien ambassadeur de France au Mali

à franceinfo

C'est une mesure forte mais symbolique. En fait, le communiqué du Mali précise bien qu'il préserve les relations diplomatiques, les relations de coopération avec notamment la France. C’est explicite. Donc, en fait, les relations vont être amenées au niveau des chargés d'affaires. L’ambassadeur de France n'est pas du tout en cause personnellement. Tout le monde apprécie son professionnalisme. Ce n'est pas la question. C'est une mesure politique bilatérale. L'ambassadeur de France au Mali va revenir à Paris, forcément, et je pense qu'il va continuer à être ambassadeur de France au Mali depuis Paris et sur place, ce sera le chargé d'affaires avec son équipe qui continuera de gérer les affaires bilatérales.

Comment expliquer la réponse mesurée de la France à l’expulsion de son ambassadeur ?

Finalement, la décision malienne est assez mesurée aussi malgré bien des apparences parce que l'intérêt bien compris des deux pays, c'est de s'entendre pour la lutte antiterroriste et pour que le dispositif Barkhane puisse continuer de fonctionner. On ne sait pas, à l'heure actuelle, si le Mali souhaite vraiment le maintien de Barkhane. En tout cas, ils n'ont pas demandé son départ. C'est important. Peut-être veulent-ils pousser la France à se retirer elle-même. Tant qu'il est possible, sans doute, de lutter ensemble contre les groupes terroristes au Sahel, c'est l'intérêt du Mali.

C'est l'intérêt de la France et de l'Europe pour empêcher que le chaos se développe au Sahel. Je souhaite quand même que la coopération militaire se poursuive. D'ailleurs, cela se passe bien entre militaires, cela se passe mal entre autorités politiques, mais c'est peut-être solvable. La réaction de Paris montre, je l'espère, un désir de désescalade. En tout cas, il faudrait en arriver là et trouver un modus vivendi entre les deux pays.

Comment expliquez-vous les bonnes relations entre les militaires des deux pays ?

C'est normal que ça se passe bien entre militaires. La question plutôt est de savoir pourquoi cela se passe mal entre les deux capitales. Les autorités françaises ont estimé que la junte militaire, qu’on appelle aussi le gouvernement de transition, aurait une durée de vie brève puisqu'il faut rappeler qu'ils sont sous sanctions internationales, de la Cédéao, l'organisation régionale des quinze pays d'Afrique de l'Ouest qui sont en majorité pas francophones.

Ces pays ont décidé de sanctionner la junte parce qu'elle s'accroche au pouvoir et a récemment demandé à rester cinq ans. Il y a eu deux coups d'État après lesquels il n'y a pas eu de sanctions, mais maintenant que la junte exprime le désir de s'accrocher au pouvoir pendant cinq ans, la Cédéao a réagi vigoureusement. Donc Paris a estimé que la junte n'en avait pas pour longtemps et que des élections auraient lieu bientôt. Malheureusement, ce n'est pas ce qu'on observe parce que la junte bénéficie quand même d'un fort soutien populaire au Mali.

Quel est le sentiment de la population malienne vis-à-vis des Français ?

La population malienne a un fort sentiment anti-français. À cause du manque de résultats visibles, pour elle, de la force Barkhane, même si elle a empêché en réalité les jihadistes de prendre le pouvoir dans les grandes villes du Nord et finalement à Bamako. Mais la population ne le ressent pas. Ce qu'elle voit, c'est l'extension du terrorisme qui est réelle. Donc elle est déçue de la présence de Barkhane. Cela fait également neuf ans maintenant que l'armée française est présente au Mali. Donc, cela a des allures d’armée d'occupation.

Ils ont l'impression que l'armée française ne coopère pas bien avec l'armée malienne et combat un peu en solo les terroristes. Donc, tout ceci a développé un sentiment anti-français, évidemment instrumentalisé par les Russes qui poussent beaucoup, qui mettent des vidéos anti-françaises partout sur les réseaux sociaux au Mali. Et puis, instrumentalisés aussi par le gouvernement, ce gouvernement de transition, qui n'a pas de légitimité démocratique électorale, qui utilise la fibre nationaliste, la fibre anti-coloniale, anti-impérialiste.

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