Opération française au Sahel : "Barkhane va durer plusieurs années"

L'opération Serval au Mali se termine, une autre prend déjà le relais, dans une zone plus étendue. Son nom de code : Barkhane. En quoi consistera-t-elle ? Francetv info a posé la question à Jean-Christophe Notin, un spécialiste de l'armée française.

Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, rend visite aux troupes françaises de l\'opération Serval au Mali, le 22 septembre 2013, à Gao (Mali).
Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, rend visite aux troupes françaises de l'opération Serval au Mali, le 22 septembre 2013, à Gao (Mali). (JEAN-FRANCOIS D'ARCANGUES / ECPAD / AFP)

François Hollande entame, jeudi 17 juillet, par la Côte d'Ivoire, une visite de plusieurs Etats africains. Il est attendu vendredi au Niger et samedi au Tchad. L’occasion de discuter avec ses homologues africains de la mission Barkhane. Annoncée par le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, le 13 juillet, lors du "Grand Rendez-Vous" Europe 1, Le Monde et i-Télé, l’opération militaire prendra la suite de l’opération Serval, lancée le 11 février 2013 pour empêcher la progression des islamistes dans le nord du Mali.

Objectif affiché par le ministre : "empêcher la reconstitution des groupes jihadistes entre la Libye et l'océan Atlantique". L'opération déploiera 3 000 hommes, dont 1 700 pour la France, qui sera accompagnée des cinq pays du Sahel : la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. Pour Jean-Christophe Notin, auteur de La Guerre de la France au Mali, le rôle de la France est de s'impliquer sur le long terme.

Francetv info : Quelles seront les missions des militaires de l'opération Barkhane ?

Jean-Christophe Notin : Il s'agit essentiellement d'une opération de contre-terrorisme. Elle reprend ce qui a le mieux fonctionné au sein de l'opération Serval, c'est-à-dire la synergie, inédite dans son intensité et son efficacité, entre d'un côté les renseignements français - DGSE, la Direction générale de la sécurité extérieure -, et de l'autre des moyens militaires d'intervention: forces spéciales, moyens de frappe (avions, hélicoptères). Les objectifs sont d'identifier quelques individus, de les éliminer, mais aussi de détruire les outils de nuisance des groupes jihadistes. Les opérations seront donc bien plus ciblées que pour Serval.

Serval, c'était une mission de reconquête. Les forces françaises, parties de Bamako jusqu'au nord du pays, ont parcouru près de 2 000 kilomètres, ce qui a nécessité d'énormes moyens logistiques (aériens, maritimes, routiers). Pour l'opération Barkhane, il y aura des opérations terrestres au long cours, impliquant chaque fois 100 ou 200 hommes, afin d'effectuer plutôt des missions de contrôle, de montrer que la France est présente sur le terrain. Mais l'essentiel du travail consistera à débusquer les groupes terroristes, de manière très localisée, là où ils ne s'y attendent pas.

Comment faire pour les trouver ?

Le renseignement sera essentiel. La DGSE ne fait pas partie stricto sensu de l'opération Barkhane, mais elle a mené des opérations formidables avec les forces spéciales durant l'opération Serval et poursuivra sa participation. Son action consiste à mettre en place un réseau de sources suffisant pour faciliter le travail d'interception, d'écoutes satellitaires. Le tout en coopération avec les services de renseignement de tous les pays concernés par le djihad sahélien. C'est de la sorte que la DGSE parvient à identifier à quoi ressemble la personne qu'elle traque, où elle se déplace, avec qui, dans quel pick-up, etc.

Les Etats-Unis mettent déjà à disposition des Français les informations recueillies par leurs drones, comme ils l'ont fait lors de l'opération Serval après quelques réticences au tout début. La France espère aussi une coopération (officieuse) de l'Algérie, comme elle l'a fait durant l'opération Serval. Le pays coopère beaucoup plus qu'avant et aussi plus efficacement. Il a la meilleure connaissance du coeur d'Aqmi [Al-Qaïda au Maghreb islamique], de ses alliés locaux et peut aider de manière décisive à identifier les figures jihadistes traqués par les services de renseignement français.

Comment s'organisera sur place la coopération entre la France et les cinq pays du Sahel participants ?

L'armée française collaborera avec les forces déjà présentes de la Minusma, la mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali. Localement, il y aura aussi des coopérations avec les armées locales, qui seront formées par les corps d'élite ou les forces spéciales françaises. Mais les Français restent le fer de lance de l'opération.

La base de commandement sera transférée à N'Djamena [Tchad]. Ouagadougou [Burkina Faso] restera le lieu d'échange des informations, où se croisent les forces spéciales de l'opération Sabre, la DGSE, la Direction du renseignement militaire française, qui est chargée de recueillir et analyser les informations avant de les diffuser aux armées, mais aussi les forces spéciales américaines, leurs services de renseignement, ainsi que ceux des autres pays. C'est là que, à partir du "maillage" du Sahel établi grâce au milliers d'informations recueillies, sont proposées l'essentiel des opérations visant à la destruction  des groupes jihadistes.

Quelles difficultés l'opération Barkhane peut-elle rencontrer ?

Les katibas, des groupes de combattants, sont très mobiles, difficiles à repérer et surtout, elles disposent des meilleurs moyens de communication possibles. Cependant, les jihadistes s'en méfient beaucoup parce qu'ils savent que s'ils les utilisent ils sont potentiellement repérables. Du coup, ils ont trouvé des parades : le téléphone n'est évidemment pas à leur nom et fonctionne avec des cartes achetées à l'étranger, ils ne l'utilisent pas eux-mêmes, passent les appels à partir d'endroits fréquentés comme les puits. Avec l'internationalisation du jihad, ils ont beaucoup appris d'autres rébellions dans le monde, en Afghanistan ou au Moyen-Orient par exemple. 

L'autre avantage des groupes jihadistes, comme le Mujao, Ansar al-Charia ou Aqmi, est qu'ils savent très bien exploiter la misère et les tensions tribales et interethniques contre le pouvoir central. Ils parviennent à passer des alliances avec les tribus et se dupliquent, s'implantent peu à peu partout. Par exemple Aqmi est algérien à la base et aujourd'hui, mais il existe des katibas mauritaniennes et touaregs. Le Mujao, lui, est largement composé de populations noires du nord Niger.

Après l'intervention française au Mali, les jihadistes ont fui. La première hypothèse affirmait qu'ils étaient tous partis dans le sud lybien, mais il est désormais établi que la plupart des chefs sont restés dans la zone qui englobe le nord du Mali, le Nord-Niger et le Sud algérien. Selon les renseignements, beaucoup de leurs troupes se sont simplement "désilhouettées", c'est-à-dire qu'elles ont coupé leur barbe, changé de vêtements et caché leurs armes pour se fondre dans la population locale dont ils sont originaires pour la plupart.

La poursuite de l'intervention française était-elle nécessaire ?

Le Sahel s'est considérablement fragilisé ces dernières années. Qu'un  pays s'effondre et les répercussions se feront ressentir chez tous les autres. Cela aurait pu être le cas avec le Mali en 2013.

Comme l'a dit Jean-Yves Le Drian le 13 juillet, les problèmes au Mali, et dans tout le Sahel, concernent aussi la France. Le danger principal est l'afghanisation de cette région, la prise de contrôle de régions entières par les groupes djihadistes avec, notamment, le développement de camps d'entrainement qui formeraient des terroristes avant de les renvoyer en France pour y mener des attentats. On redoute aussi que les jihadistes s'attaquent aux intérêts français sur place. 

Mais à moyen et long terme, c'est le développement économique de la région, et la résolution des principaux foyers de conflit, qui permettront d'endiguer ces menaces jihadistes, et non l'arme militaire. L'opération Barkhane est hélas bien partie pour durer des années mais il faut que, en parallèle, la France - ou l'Union européenne - s'implante davantage localement. Je pense en particulier aux négociations entre les Touaregs et le gouvernement malien dans le nord du pays.

La question de la poursuite de l'intervention française fait débat. Depuis une quinzaine d'années, les autorités françaises redoutent d'être accusées d'interférer dans la vie des Etats africains. C'est pourquoi le fait de collaborer avec des pays du Sahel permet à Paris de répondre par avance à ces critiques.