Exercice militaire européen, tensions gréco-turques… Comment la situation est devenue explosive en Méditerranée orientale

Quatre pays de l'Union européenne, la Grèce, la France, l'Italie et Chypre, ont entamé mercredi un exercice militaire conjoint dans les eaux méditerranéennes, où les tensions gréco-turques se sont encore aggravées ces derniers mois. 

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Des navires de la marine grecque participent à un exercice militaire en Méditerranée orientale, le 25 août 2020.  (HANDOUT / GREEK DEFENCE MINISTRY / AFP)

La découverte, ces dernières années, d'importants gisements gaziers en Méditerranée orientale a aiguisé l'appétit des pays riverains, et suscité de vives tensions entre la Turquie et la Grèce qui se disputent certaines zones maritimes. L'animosité entre les deux pays s'est accrue de manière marquée depuis la signature, fin novembre 2019, d'un accord controversé de délimitation maritime entre la Turquie et la Libye.

La situation a encore empiré depuis le début de l'été, à tel point que la Grèce, la France, l'Italie et Chypre ont entamé, mercredi 26 août, un exercice militaire conjoint dans les eaux méditerranéennes. Les quatre pays se sont en effet "mis d'accord pour déployer une présence commune en Méditerranée orientale dans le cadre de l'Initiative quadripartite de coopération", a annoncé le ministère grec de la Défense.

L'Allemagne, qui assure la présidence tournante de l'Union européenne, tente de faire prévaloir le dialogue. La situation qui prévaut dans cette région "revient à jouer avec le feu", a prévenu Heiko Maas, chef de la diplomatie allemande.

Franceinfo revient sur les moments-clés qui ont rendu la situation explosive en Méditerranée orientale.

A l'origine du regain de tensions : un accord maritime et sécuritaire

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, et le chef du Gouvernement d'union nationale (GNA) libyen, Fayez al-Sarraj, concluent le 27 novembre 2019 à Istanbul un accord de délimitation maritime. Il permet à Ankara de faire valoir des droits sur de vastes zones en Méditerranée orientale, ainsi qu'un accord "de coopération militaire et sécuritaire" (la Turquie renforce son soutien armé au GNA face aux forces de Khalifa Haftar, l'homme fort de l'Est libyen).

Chypre, l'Egypte, la France et la Grèce soulignent le 8 janvier 2020 que cet accord "qui porte atteinte aux droits souverains des Etats tiers, n'est pas conforme au droit de la mer et ne peut en découler aucune conséquence juridique". Ils condamnent également les forages réalisés par la Turquie au large de Chypre.

La Turquie, dont l'armée occupe le tiers nord de Chypre, a en effet envoyé ces derniers mois trois navires de forage au large de l'île, malgré des avertissements de l'Union européenne et Washington. En décembre, elle a déployé un premier drone armé à Chypre-Nord.

En juin, la "démonstration de force" de la Turquie

Ankara s'oppose le 10 juin au contrôle par une mission navale de l'Union européenne d'un cargo soupçonné de violer l'embargo de l'ONU sur les livraisons d'armes à la Libye. Le lendemain, des bâtiments de guerre et des avions de chasse turcs effectuent des manœuvres d'envergure en Méditerranée orientale. Les médias étatiques turcs les qualifient de "démonstration de force".

Paris dénonce, le 17 juin, le comportement "extrêmement agressif" de la Turquie contre une frégate française engagée dans une mission de l'Otan en Méditerranée lors d'une tentative de contrôle d'un cargo suspecté de transporter des armes vers la Libye.

Des navires turcs qui assuraient la protection du cargo ont alors "illuminé le Courbet à trois reprises avec leur radar de conduite de tir", selon le ministère des Armées. La Turquie rejette les accusations "infondées" de Paris.

La tension monte encore d'un cran début août entre la Grèce et la Turquie

Recep Tayyip Erdogan annonce le 7 août la reprise des recherches turques d'hydrocarbures, une semaine après leur suspension pour entamer des négociations avec Athènes. Ankara déploie, le 10 août, un navire de recherche sismique, l’Oruç Reis, dans une zone revendiquée par la Grèce, suscitant la colère d'Athènes. La marine turque diffuse alors une notice d'information maritime indiquant que le navire mènera ses recherches du 10 au 23 août dans une zone située entre la Crète, au sud de la Grèce, de Chypre, et au large de la ville turque d'Antalya. Les navires sismiques ont pour mission de repérer d'éventuels gisements sous-marins.

Furieuse, la Grèce réclame alors un sommet d’urgence de l’Union européenne sur la Turquie, accusant le pays voisin de "menacer la paix" en Méditerranée orientale. En réponse, le porte-parole du chef de la diplomatie de l’Union Européenne estime que "la situation en Méditerranée orientale est extrêmement préoccupante et doit être réglée par le dialogue".

Néanmoins, les diplomates européens rechignent à sanctionner Ankara. La solidarité avec la Grèce "n’est pas totale" pointe dans Le Figaro (article payant) Bruno Tertrais, de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). "Nombre de pays ne souhaitent pas se mettre à dos la Turquie", explique-t-il. 

Les tensions sont loin de s'apaiser les jours suivants. Recep Tayyip Erdogan annonce le 21 août qu'Ankara va accélérer ses recherches d'hydrocarbures avec le déploiement en fin d'année d'un autre navire de forage, le Kanuni.

L'Allemagne tente d'apaiser le conflit pour éviter la "catastrophe"

Les prochains jours s'annoncent encore tendus pour la Grèce et la Turquie, qui multiplie les déclarations hostiles. Ankara et Athènes ont annoncé la tenue, à partir du 25 août, d'exercices militaires rivaux en Méditerranée orientale. "Désormais, c'est la Grèce qui sera responsable du moindre souci qui pourrait arriver dans la région", a fustigé Recep Tayyip Erdogan.

La France participe à ces manœuvres militaires conjointes avec l'Italie, la Grèce et Chypre. La Méditerranée orientale ne doit pas devenir "le terrain de jeu des ambitions de certains", a déclaré la ministre des Armées, Florence Parly. Ces exercices, censés durer jusque vendredi, mobilisent des moyens aériens et maritimes. La France a prévu d'y envoyer trois avions Rafale, une frégate et un hélicoptère.

De son côté, l'Allemagne s'est engagée dans un effort de médiation entre Athènes et Ankara. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas, est parti en mission de conciliation en Grèce et en Turquie le 25 août pour convaincre les deux pays de résoudre leurs problèmes par le dialogue. "La spirale de l'escalade (bilatérale) suscite de grandes inquiétudes", a déclaré Heiko Haas dans la capitale grecque. "La moindre étincelle peut conduire à une catastrophe."

Au lendemain de cette visite, les négociations n'ont manifestement pas porté leurs fruits. Dans une déclaration martiale, le président turc a annoncé que "la Turquie prendra ce qui lui revient de droit en mer Noire, en mer Egée et en Méditerranée (...) Nous ne ferons absolument aucune concession sur ce qui nous appartient".

Reprochant à Athènes de vouloir rallier l'Union européenne contre Ankara, Recep Tayyip Erdogan a affiché un air de défiance. "La Turquie n'est plus un pays dont la patience, la détermination, les moyens et le courage peuvent être testés (...) Ceux qui veulent s'opposer à nous et qui sont prêts à en payer le prix, qu'ils le fassent. Sinon, qu'ils s'écartent de notre chemin", a-t-il déclaré.

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