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Les rebelles congolais ont pris Goma, à qui la faute ?

Indifférence de la communauté internationale, incurie de la RDC et appétits des pays voisins ont conduit à la catastrophe de Goma.

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Un rebelle du M23 passe paisiblement devant un blindé des Nations unies, à Goma (République démocratique du Congo), le 20 novembre 2012. (PHIL MOORE / AFP)

AFRIQUE - En quelques heures, mardi 20 novembre, les rebelles ont pris la ville stratégique de Goma, dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC). Ni l'armée congolaise, ni la Mission de l'ONU pour la stabilisation en République démocratique du Congo (Monusco), ne sont parvenues à tenir la ville de 400 000 habitants située à la frontière rwandaise.

Il aura suffi de trois petits jours aux rebelles du M23 pour s'approcher à seulement quelques kilomètres du chef-lieu de la province du Nord-Kivu. Quelque 60 000 réfugiés (on compte près de 800 000 déplacés dans la région) ont alors eu la bonne idée de déguerpir en une nuit, abandonnant le camp de Kanyaruchinya, comme le montrent ces impressionnantes images de la BBC (lien en anglais). Dimanche 18 novembre, les rebelles se sont arrêtés le temps d'essayer de négocier. Sans succès.

La marche sur Goma a repris. Mardi matin, l'aéroport de la ville a été pris. Le boulevard était alors dégagé. Une colonne rebelle a gagné le centre-ville et la frontière avec le Rwanda. En face, les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) s'étaient déjà évanouies. L'ONU a laissé passer les rebelles, qui ont pu annoncer sur Facebook que "la guerre [était] terminée".

Rebaptisé Armée révolutionnaire du Congo (ARC), le M23 tient maintenant la ville où siégeaient toutes les ONG de la région. A qui la faute si les rebelles ont réussi à prendre si facilement la ville ?

Aux Forces armées de la RDC

Les FARDC ont été facilement mises en déroute. Et ce, malgré les menaces récurrentes d'offensive. Dans la panique, à l'approche du M23, plusieurs militaires ont abandonné leurs uniformes pour se fondre dans la masse des civils, affirme un journaliste de Jeune Afrique présent à la frontière rwandaise.

Face à des rebelles disciplinés, bien organisés, les troupes congolaises ne font pas figure de modèles. Fin octobre, plusieurs soldats ivres ont déclenché des combats, rapportait alors Jeune Afrique. Lundi soir encore, un observateur a confié à France 24 avoir vu plusieurs militaires en état d'ébriété dans les rues.

Pire. Mal payées, les FARDC sont régulièrement accusées de rançonner les populations, comme le signalait en août Radio Okapi. Mais les milices et les différents groupes rebelles n'hésitent pas non plus à imposer des taxes aux populations, pratiquent le viol comme arme de guerre et asservissent la main d'œuvre locale dans les mines.

Au Congo de Joseph Kabila

Les FARDC ne sont pas seules responsables de la chute de Goma. En 2009, Kinshasa, la capitale, a obtenu un accord avec l'ancêtre du M23, le CNDP (Congrès national pour la défense du peuple). Ce jour-là, l'armée s'est engagée à intégrer les rebelles aux troupes régulières.

Seulement, selon le think tank International Crisis Group, le président Joseph Kabila, qui a succédé à son père, Laurent-Désiré Kabila, à la tête de la RDC, s'est assis sur ses engagements. "L'application de l'accord du 23 mars 2009 entre le gouvernement et le CNDP a été un jeu de dupes au cours duquel les autorités congolaises ont fait semblant d'intégrer politiquement le CNDP tandis que celui-ci a fait semblant d'intégrer l'armée congolaise. Faute de réforme de cette dernière, la pression militaire sur les groupes armés n'a eu qu'un impact éphémère et la reconstruction post-conflit n'a pas été accompagnée des réformes de gouvernance et du dialogue politique indispensables." Les membres du CNDP d'hier ont donc repris le maquis.

Difficile aussi de ne pas imputer au président Kabila (au pouvoir depuis 2001) l'instabilité dans son pays. La dernière élection présidentielle a été entachée "d'irrégularités et fraudes", selon l'Union européenne. L'opposition a rejeté les résultats et le M23 réclame maintenant un nouveau scrutin. Le pays aligne aussi parmi les pires indicateurs mondiaux. La RDC se situe, par exemple, en dernière position du classement des pays suivant l'indice de développement humain (IDH) et 168e sur 183 à l'indice de perception de la corruption de Transparency International (lien en anglais).

Le président congolais pourrait ne pas tarder à payer le prix fort son incurie. Le site ougandais Chimpreports annonçait déjà mardi des manifestations en RDC après la prise de Goma.

Aux voisins gourmands

Joseph Kabila s'est d'ailleurs précipité mardi en Ouganda pour rencontrer son homologue, Yoweri Museveni. C'est que la région des Kivus est frontalière de plusieurs pays : l'Ouganda, le Rwanda, le Burundi et la Tanzanie. Riche en matières premières (or, bois, cassitérite), elle attise la convoitise de ses voisins. Or, expliquait Libération en août, le Rwanda et l'Ouganda "faisaient affaire" dans le commerce de minerais avec le CNDP, la rébellion ancêtre du M23 .

 

En juillet, l'ONG Human Rights Watch a dénoncé le soutien, notamment en armes, apporté au M23 par "des responsables militaires rwandais". Au même moment, un rapport des Nations unies a fuité. Il pointe le soutien au M23 du Rwanda et, dans une moindre mesure, de l'Ouganda. Le Rwanda aurait fourni un soutien "matériel et financier" au M23. Les accusations sont graves : "Assistance directe à la création du M23", "recrutement pour le compte du M23", "fourniture d'armes", "intervention directe des forces rwandaises sur le territoire congolais"... Bref, une véritable campagne de déstabilisation.

Kigali, la capitale du Rwanda, a vivement protesté. Mais "la rapidité, l'efficacité de l'offensive rebelle, alors que le M23 est supposé fonctionner en autarcie dans une poche de moins de 100 km de long au nord de Goma, soulève à nouveau la question de l'appui des pays voisins", écrit Le Monde.

D'ailleurs, alors que Kigali appelle le président Kabila à négocier avec le M23, c'est directement vers le Rwanda que s'est tourné Obama mardi soir pour demander "d'œuvrer à un retrait des rebelles de Goma". Preuve de la proximité entre les rebelles et le pays limitrophe.

A l'indifférence de la communauté internationale

Certes, l'ONU a déployé une force conséquente en RDC. La Monusco compte 17 000 soldats. Mais, même en tirant depuis ses hélicoptères de combat sur les quelques centaines de combattants du M23, elle n'est pas parvenue à les empêcher de prendre Goma. Lundi soir, le chef de la diplomatie française, Laurent Fabius, a critiqué l'impuissance de la force : "Déployer 17 000 hommes et fixer un mandat qui ne permet pas d'intervenir, c'est absurde."

Durant l'avancée vers Goma, le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a fermement condamné dimanche la reprise des hostilités et appelé le M23 "à cesser immédiatement ses attaques et sa progression militaire vers la ville de Goma". Mardi, le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté à l'unanimité une résolution proposée par la France demandant un renforcement des sanctions contre les rebelles. Et l'Union européenne, l'Union africaine et les Etats-Unis ont également condamné l'offensive rebelle. 
 
Mais toutes ces protestations arrivent bien trop tard. L'Union européenne n'avait pas réagi après avoir dénoncé l'élection douteuse de Kabila. De même, les conclusions des experts de l'ONU sur le rôle du Rwanda étaient restées sans suite. Il y a un mois, le pays a même été élu membre non permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, malgré les protestations de la RDC.
 

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