«L'émeute est l'unique horizon protestataire en Algérie»

Routes coupées, magasins incendiés, affrontements, les manifestations sociales dégénèrent souvent en Algérie. Ainsi récemment, trois personnes ont trouvé la mort à Touggourt (615 km au sud d’Alger). L’émeute est devenue l’unique mode de contestation. Pourquoi ? Smaïn Laacher, professeur de sociologie à l’université de Strasbourg répond à nos questions.

(DR)
Les manifestations sociales ou politiques se multiplient en Algérie. Pourquoi finissent-elles toujours dans la violence, avec souvent des morts ? 
Il n’y a en Algérie aucune tradition démocratique en matière de protestation publique. La contestation collective des pouvoirs constitués ne s’inscrit ni dans le droit, ni dans le discours. Elle ne s'inscrit pas non plus dans des institutions qui protègeraient le droit inviolable de la remise en causes des politiques (quelque soit leur « uniforme ») qui seraient jugés indifférents à la souffrance des gens.

Aussi, à défaut de bouter légalement hors des positions de pouvoir ceux qui pensent qu’ils sont là pour l’éternité, il ne reste plus que l’émeute.

Que faut-il entendre par émeute comme mode quasi exclusif, en Algérie, de contestations sociale et politique ? L’émeute est une lutte à mains nues contre un pouvoir armé, et apparait dans cette perspective, comme le seul et unique horizon protestataire en Algérie, dans l’attente d’une hypothétique modification des structures politiques, du mode d’accès au pouvoir et des modalités de son exercice.

Alors que l’émeute consiste à se décharger de sa colère, d’un trop plein (qui se traduirait en arabe dialectal par « bêzaf »), la protestation démocratique et protégée à la fois par le droit et un appareil judiciaire digne de ce nom, vise bien plutôt à charger les autorités locales et nationales de fautes impardonnables ou d’incompétences avérées.

La protestation exige des comptes, l’émeute exige satisfaction sur le champ. Malheureusement, en Algérie, les émeutes se succèdent sans jamais ouvrir un espace où le peuple pourrait se rassembler autour d’une cause commune, et construire des mécanismes de solidarité entre les multiples revendications locales éparpillées et sans durée.

Le phénomène des immolations semble s'atténuer. Comment arrive-t-on à un telle extrémité ?
Je ne suis pas sûr que ce phénomène se soit atténué. Il est rendu moins spectaculaire car le contexte politique et international ne s’y prête plus. Il est le plus souvent perçu comme le geste d’un « fou » ou d’un « désespéré ».

Bref un acte solitaire. Alors que cet acte est avant tout un acte politique, parce que public, une mise en scène tragique réalisée en public. Il surgit dans l’espace public et prend à témoin les publics présents. Ce n’est pas seulement sa vie que l’on supprime. L’immolation est un acte d’accusation porté contre la puissance publique et les puissants eux-mêmes.

Il ne faut pas se tromper sur la signification fondamentale de ce geste inouï. C’est lorsqu’il n’y a plus ni interlocuteurs ni cadre légitime pour faire valoir son tort et demander réparation, que la mort devient une issue possible à la répétition sans fin du malheur. Cet acte est politique, de part en part, parce qu’il dit à sa manière l’absurdité des situations sociales et le dénuement des personnes qui réclament la possession de ce que j’appellerai des biens premiers : logement, travail, soins, éducation et respect de soi et d’autrui.

Ce sont là autant de possessions qui sont au fondement de ce que l’on appelle ordinairement un être humain. J’insiste sur cette notion de respect. Celui-ci est, comme dit Paul Ricœur, quelque chose qui est dû à l’être humain du seul fait qu’il est humain. Un respect qui n’est soumis à aucune condition d’aucune sorte.

Ce ne sont pas seulement les autorités qui sont prises à partie, c’est le peuple qui est pris à témoin d’injustices insupportables. Si l’immolé par le feu ne meurt pas, alors son acte restera exposé pour toujours au regard des autres. Les souffrances sociales personnelles, souvent extrêmes, de ces millions de femmes, d’hommes et de jeunes gens, sont devenues des problèmes sociaux transformés en problèmes de société.


Pourquoi les partis politiques (d'opposition ou au pouvoir) et les syndicats n'arrivent pas à canaliser et à porter les revendications ?
On peut partir d’une constatation banale et très largement reconnue : l’absence de tout ancrage social et politique des « partis d’opposition » dans les classes populaires, n’est plus à démontrer. Je ne parle pas, bien évidemment, des partis godillots fidèles et obéissants aux puissances d’argent et aux multiples petits et grands pouvoirs militaires.

La réforme constitutionnelle de 1989 à certes instauré le « multipartisme » mais sous la pression et à la suite de centaine de morts. Mais ce multipartisme n’a en rien mené à une nouvelle configuration politique faisant des partis, non seulement des porteurs du bien commun et de l’intérêt général, mais aussi et surtout des forces susceptibles de conquérir le pouvoir d’Etat pour améliorer sensiblement les conditions d’existence de millions d’algériennes et d’algériens.

Tous les gouvernants qui se sont succédé depuis l’indépendance ont « fait » des partis des appareils d’encadrement des masses et non des partis susceptibles de diriger la nation. Jamais les partis algériens (sans exception), depuis l’indépendance (et il faudrait même voir avant si la force et la violence n’à pas été le mode dominant  de mobilisation), n'ont contribué à constituer des logiques d’intervention politique du peuple dans les affaires quotidiennes de la cité et le fonctionnement du pouvoir d’Etat. Et je crois qu’on a raison de dire que ce dernier ne cherche qu’a se faire représenter auprès du peuple par les partis politiques.

 
Dernières publications: Insurrections arabes. Utopie révolutionnaire et impensé démocratique (Buchet-Chastel, 2013) ;  Abdelmalek Sayad: L’école et les enfants de l’immigration (Seuil, 2014), édition établie, présentée et annotée par Benoit Falaize et Smaïn Laacher).