Cet article date de plus d'onze ans.

Hollande au Maroc : après les délocalisations, place aux colocalisations

Le président est en visite officielle au Maroc mercredi et jeudi, avec de nombreux ministres et des représentants du Medef. Les entreprises françaises rêvent de se développer dans ce pays à la main d'œuvre bon marché. 

Article rédigé par Fabien Magnenou
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
L'usine Renault de Melloussa, à 30 kilomètres de Tanger (Maroc), inaugurée le 9 février 2012. (CHAFIK ARICH / AFP)

Oubliez les délocalisations, place aux colocalisations. Un glissement sémantique qui a son importance, à l'heure de la visite officielle de François Hollande au Maroc, les 3 et 4 avril à Casablanca et Rabat. Avec lui, sept ministres, des représentants du Medef et de nombreux entrepreneurs vont tenter de mettre en pratique ce nouveau mot très en vogue dans les cabinets ministériels.

Présenté comme un partenariat "gagnant-gagnant" entre entreprises françaises et marocaines, les colocalisations sont censées créer des emplois dans les deux pays et éviter les délocalisations. Novlangue ou réalité ? 

Qu'appelle-t-on colocalisation ?

Définition. "La délocalisation, c'est fermer tout ou partie de son site de production pour le localiser dans un pays à moindre coût. La colocalisation, c'est produire en France mais faire appel à une sous-traitance dans un pays où le coût de la main d'œuvre est moindre", résume pour francetv info l'économiste Jean-Louis Levet, auteur de Réindustrialisation, j'écris ton nom ! (éd. Fondation Jean Jaurès). Aux yeux de leurs promoteurs, les colocalisations ne suppriment pas d'emplois en France, mais créent des filiales à l'étranger. L'entreprise française espère ainsi réduire ses coûts et conquérir de nouveaux marchés, pour doper sa croissance. En retour, elle réinvestit ses nouveaux bénéfices dans l'innovation et maintient ses emplois dans l'Hexagone. Voilà pour la théorie. 

Un outil de communication gouvernementale. La formule est lancée par Nicole Bricq (PDF), ministre du Commerce extérieur, lors de sa visite au Maroc le 12 juillet 2012. Avant d'être reprise en décembre par le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, qui y voit "une chance à saisir pour la France, pour ses entreprises, comme pour ses salariés." Et d'ajouter qu'une "colocalisation" industrielle peut être bénéfique et soutenir l'activité des deux côtés de la Méditerranée", notamment dans les domaines de l'aéronautique et de l'automobile. A cette occasion, une "déclaration maroco-française pour la colocalisation industrielle" est signée, le 12 décembre. Pourtant, dans le compte rendu qu'il consacre à l'évenement, le ministère marocain de l'Industrie et du Commerce mentionne un autre secteur qui va bénéficier de l'accord : le "offshoring". En clair, la délocalisation de certaines activités de service, le plus souvent dans l'informatique ou les centres d'appels.

 D'où viennent les investissements ? 

Des grandes sociétés. Les entreprises n'ont pas attendu le coup de pouce de l'Etat pour se développer au Maroc. Renault a ainsi débloqué 1 milliard d'euros pour construire la plus grande usine automobile d'Afrique à Melloussa, située à 30 kilomètres de Tanger. Le salaire minimum marocain est de 250 euros par mois et les voitures peuvent être facilement exportées depuis le port de Tanger Med, précisaient alors Les Echos. Inauguré en février 2012, le site est en-deça de ses objectifs, avec 50 000 unités produites l'an dernier contre 70 000 espérées. D'ailleurs, une partie de la production est orientée... vers la France, alors que le but affiché était la conquête de parts de marché en Afrique. Au final, l'usine marocaine de Renault a donc grevé la balance commerciale de la France.

Des PME. Mais d'autres entreprises ont choisi de se développer en partenariat. Le ministère du Commerce extérieur y croit, et livre plusieurs exemples à francetv info, comme la société Aircelle, qui fabrique des nacelles de moteurs d'avion. L'entreprise dispose de sites au Havre et à Nouaceur (Maroc), et a créé 250 emplois au Maroc depuis 2008, autant qu'en France où sont produits les nouveaux programmes. L'usine BouyAusare, spécialisée dans l'usinage de pièces métalliques, emploie 250 personnes en Vendée, 70 au Maroc. Quant à MS Composites, installée à Liévin (Pas-de-Calais), elle dispose d'une site de 70 personnes à Tanger.

Des investissements publics. Mais de l'argent public est également débloqué, via l'Agence française de développement. Au total, elle a dégagé en janvier 280 millions d'euros de prêts, accordés par exemple à l'Office national marocain de l'électricité (57 millions) ou aux Tramways de Casablanca (23 millions). Des accords visent également à renforcer la formation professionnelle au Maroc, dans l'aéronautique ou le secteur de l'énergie. 

Est-ce différent d'une délocalisation ? 

Les critiques des syndicats. De récents cas ont mis à mal la communication du gouvernement. En décembre, l'association professionnelle des informaticiens (Munci) a condamné le prêt de 150 millions d'euros accordé par l'Agence française de développement au groupe marocain Medz. Deux tiers de la somme sont destinés à refinancer les activités offshore de la société Casanearshore, expliquait alors l'AFD dans un communiqué"C’est sans hésitation la nouvelle la plus invraisemblable que nous ayons vu passer en dix ans d’existence !!!", résume le syndicat. "Ces externalisations d'emplois dans les pays à bas coûts (...) ne créent en retour strictement aucune richesse et aucun emploi en France." En février 2013, c'est au tour de la CGT de dénoncer un accord signé entre la SNCF et son homologue marocain, qui prévoit la création d'un Institut de formation aux métiers ferroviaires. Le syndicat explique que celui-ci vendra des heures de formations aux cheminots de la SNCF, et accuse l'entreprise de délocaliser sa formation professionnelle"Il va falloir qu'on fasse de la pédagogie", admet-on au ministère du Commerce extérieur.

Le cas des centres d'appels. Ne parlez pas de "colocalisation" à Manuel Jacquinet, ex-conseiller de Jean-Louis Borloo et rédacteur en chef du magazine En-Contact, spécialisé dans le secteur des centres d'appels. "C'est fumeux ! C'est une subtilité sémantique pour éviter que les gens ne s'effraient des délocalisations", s'exclame-t-il. "Les centres d'appels français emploient 270 000 personnes en France, les effectifs n'ont progressé que de 3 ou 4 % en huit ans. Dans le même temps, 60 000 francophones ont été recrutés en Afrique noire et au Maghreb". Un outil de communication, certes, mais qui ne changerait rien dans son secteur, où de toute façon, les entreprises ne parviennent pas à créer d'emplois en France. "Personne ne veut faire ce métier en France ! Je discute avec des entreprises qui n'arrivent pas à recruter. Le Maroc et l'Algérie ne prennent pas des emplois en France."

Un outil pour contrer l'influence chinoise et américaine ? 

Le leadership de la France menacé au Maroc. La France est toujours le premier partenaire commercial du Maroc. Mais cette position est désormais menacée. Pour la première fois, l'Espagne est devenue le premier fournisseur du pays, précisent Les Echos, grâce à une hausse des ventes de carburant. Le Royaume aiguise bien des appétits, d'autant qu'il veut diversifier l'origine de ses investisseurs. "Sans doute la France a-t-elle besoin de livrer une opposition aux stratégies chinoise et américaine", résume Jean-Louis Levet. D'autant que l'Union pour la Méditerranée, lancée par Nicolas Sarkozy, a fait long feu. 

L'Hexagone veut éviter les tensions sociales au Maghreb. A cette lutte d'influence s'ajoutent des considérations démographiques et sociales. "La France a besoin d'une Méditerranée occidentale stable et prospère", analyse Jean-Louis Levet, alors que les pays du Maghreb sont toujours confrontés à un taux de précarité et de chômage important. Les projections démographiques estiment que d'ici à 2100, la population du sub-Sahel progressera de 300 millions à 1,2 milliard d'habitants. Avec juste au-dessus, le Maghreb, objet de toutes les attentions. 

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.