Sécheresse au Zimbabwe : le millet, pourtant plus résistant que le maïs, est vu d'un mauvais œil par les chefs traditionnels

Préconisée depuis plusieurs années par la FAO (l'organisation de l'ONU pour l'alimentation et l'agriculture), la culture du millet, céréale peu gourmande en eau, se heurte aux résistances locales.

La sécheresse s\'installe année après année dans toutes les zones agricoles du Zimbabwe, comme dans ce champ de maïs près de Mutoko (Est), photographié en mars 2019.
La sécheresse s'installe année après année dans toutes les zones agricoles du Zimbabwe, comme dans ce champ de maïs près de Mutoko (Est), photographié en mars 2019. (JEKESAI NJIKIZANA / AFP)

Au Zimbabwe, les autorités n'ont pas seulement à combattre la rudesse de conditions climatiques extrêmes, elles doivent aussi faire face à des superstitions bien ancrées. Or, le temps presse car, là, comme dans toute l'Afrique australe, la sécheresse s'installe de manière durable et met en péril la vie de dizaines de millions de personnes. Soixante pour cent de la population zimbabwéenne, soit près de huit millions d'habitants, souffrent d'insécurité alimentaire, selon des chiffres de l'ONU.

Le millet "porte malheur"

La rareté des pluies a beau décimer les récoltes de maïs du Zimbabwe, la culture du millet ou mil à chandelle ou encore mil perlé est interdite dans de nombreuses contrées rurales depuis des générations, car les chefs traditionnels estiment que sa récolte "porte malheur".

L'un d'entre eux, Bénédict Zimunya, établi au village de Mambwere (Est), raconte à la Fondation Thomson Reuters que la culture et la consommation de mil perlé sont interdites "depuis très longtemps", depuis qu'un ancien chef est mort après avoir mangé un repas contenant du grain de millet. Cette céréale "ne sera plus jamais cultivée dans cette région, plus jamais", jure-t-il solennellement, expliquant que, même lorsque la communauté reçoit du mil perlé dans le cadre de programmes d'aide alimentaire, les villageois ne l'acceptent pas. "Tout récemment, nous avons rejeté un lot de mil perlé du gouvernement", témoigne M. Zimunya, inébranlable.

La culture du millet est un "tabou"

Même face aux agriculteurs locaux qui cherchent une alternative à la culture de plantes assoiffées comme le maïs, les arachides ou les melons, le chef traditionnel est formel : la levée de l'interdiction du millet mettrait en colère les esprits ancestraux. "Si vous mangez ou cultivez du mil dans cette région, vous en souffrirez", leur prédit-il.

Ce n'est pas l'avis de Samuel Mudziwepasi qui a perdu toute sa récolte de maïs au cours de la dernière campagne agricole, subissant une sécheresse étendue sur une grande partie du Zimbabwe. Aujourd'hui, il redoute la même situation à la vue de ses cultures déjà endommagées par une nouvelle sécheresse qui a frappé les régions orientales du pays début 2020.

Pour ce paysan, il n'y a qu'une manière de sauver sa ferme située près de Mambwere, c'est semer du mil perlé, pour sa résistance au manque d'eau, ce qui lui rapporterait plus d'argent que du maïs rabougri. Mais il n'y est pas autorisé. "Ici, la culture du millet est un tabou", constate-t-il amer. 

Une interdiction qui va à l'encontre des choix gouvernementaux

Briser ce tabou peut coûter cher. Ainsi, Claris Madhuku, directeur de la Plateforme pour la jeunesse et le développement communautaire, un organisme de bienfaisance travaillant dans les zones rurales, connaît des familles bannies de leurs villages pour avoir cultivé du mil. En mars, un couple a été traduit devant le tribunal traditionnel de la province du Mashonaland Ouest. Il risque d'y perdre sa maison, même si pour ses avocats du cabinet Zimbabwe Lawyers for Human Rights, l'interdiction de la culture de millet va tout simplement à l'encontre de la politique du gouvernement qui en fait la promotion pour lutter contre le risque de famine. 

Les experts agricoles et les responsables gouvernementaux conviennent en effet que les petites céréales résistant à la sécheresse, comme le millet perlé ou le sorgho, sont essentielles pour permettre au pays de s'adapter au changement climatique. Ces cultures "nutritives et progressives", selon les termes officiels, mûrissent aussi plus vite que le maïs, ce qui les rend moins vulnérables aux aléas du climat.

Pour encourager davantage d'agriculteurs à se tourner vers ces céréales, le gouvernement a augmenté en février le prix de vente du millet et du sorgho. Ce prix est passé de 4 000 dollars zimbabwéens (11 dollars US) la tonne à 7 260 dollars zimbabwéens, soit environ 300 dollars zimbabwéens de plus que le prix du maïs, qui a également augmenté.

"Les gens souffrent ici"

L'action du gouvernement se tourne aussi vers les chefs traditionnels, considérés comme un frein à un meilleur rendement céréalier. Auprès d'eux il développe des programmes d'éducation sur les avantages du millet. Cette initiative comprend des ateliers, des réunions avec des agents du monde agricole et des visites sur le terrain dans les fermes où le mil est cultivé.

Cette campagne de sensibilisation contre des croyances anciennes donne de l'espoir à Ephary Mukwindidza, autre fermier de Mambwere  : "Je pense que les chefs traditionnels devraient maintenant permettre aux agriculteurs de commencer à cultiver du mil pour sauver la population de la faim. (...) Les gens souffrent ici", souffle-t-il, accablé.