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Afrique : les pertes et dommages sont "un sujet prioritaire à aborder à la COP27", insiste la militante écologiste sénégalaise Aïssatou Diouf

Les pays africains réclament la mise en place d'un mécanisme financier spécifique pour faire face aux catastrophes climatiques. Entretien.

Article rédigé par Falila Gbadamassi
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Des personnes marchent, avec leurs affaires, dans une rue inondée par les eaux du fleuve Niger en crue dans le quartier de Kirkissoye à Niamey, la capiatle nigérienne, le 27 août 2020. (BOUREIMA HAMA / AFP)

Aïssatou Diouf est en charge des politiques internationales et du plaidoyer au sein de l'ONG Enda Energie basée à Dakar, au Sénégal. La coordinatrice du Climate Action Network (Réseau Action Climat), en Afrique de l’Ouest et du Centre, revient sur les enjeux pour les pays africains de la COP27 qui se tiendra en Egypte. 

Les pertes et dommages constituent un sujet majeur pour les Etats africains. Où en sommes-nous à quelques semaines de la COP27 ?

L'une des principales avancées obtenues après Glasgow [où s'est tenue la COP26] et des années de lutte, c'est la reconnaissance politique, le fait que l'on puisse mettre la question des pertes et dommages sur la table des négociations comme une priorité absolue des pays du Sud, particulièrement des pays africains. Ils ont bataillé ferme, l'année dernière, pour obtenir ce qu'on appelle le "Glasgow dialogue" [cadre de discussion] sur les pertes et dommages, un premier pas politique important. Néanmoins, la question reste entière notamment pour cette COP. Le premier combat est de faire en sorte que le mécanisme financier pour les pertes et dommages soit maintenu dans l'agenda qui sera discuté le premier jour. Et ce n'est pas encore gagné. Ce point figure dans l'agenda provisoire mais il faudra, qu'à l'ouverture de la conférence, l'ensemble des Etats puisse s'accorder sur son maintien. Car il y a encore des pays qui ne veulent pas que ce sujet soit discuté. Nous souhaitons que ce point de l’agenda soit réglé avant le début de la COP afin qu’il puisse y avoir une discussion de fond au cours de la conférence. Soulignons qu'il y a une forte mobilisation aussi bien des Etats africains que des pays du Sud. Mais également de la société civile internationale. Autre attente : disposer d'un mécanisme de financement distinct.


Quelle est la particularité du mécanisme qui est réclamé ?
Les pays en développement défendent l'idée que les pertes et dommages sont distincts l'atténuation [réduction des émissions] et de l'adaptation [mesures d'ajustement aux impacts climatiques]. Quand on parle de pertes et dommages [se remettre des impacts climatiques], cela veut dire qu'on ne peut plus s'adapter. Quand on a des pluies diluviennes au Niger, au Sénégal ou encore au Kenya et qu'il y a des pertes en vies humaines, on ne peut pas s'adapter à ça. C'est fini ! Si des éleveurs perdent leur cheptel à cause de la sécheresse, on ne peut pas non plus s'adapter à cela. Il est fondamental de considérer la question des pertes et dommages comme un troisième élément, en plus de l'adaptation et de l'atténuation, pour terminer le puzzle nécessaire à la lutte contre le changement climatique. Au niveau mondial, nous sommes dans l'incapacité d'atténuer les effets du changement climatique pour rester dans la trajectoire fixée par l’accord de Paris et il y a une insuffisance du soutien aux efforts d'adaptation. Aujourd'hui, ces pertes et dommages sont présents dans notre quotidien. Si quelqu'un perd sa maison à cause des inondations que connaissent de nombreux pays ou qu'il y a des cyclones, comme au Mozambique, il est indispensable d'avoir un mécanisme financier de prise en charge. 

Comment fonctionnerait-il ?

C'est aux Etats de définir les contours de la gouvernance de ce mécanisme. Le plus important pour les pays en développement étant qu'il s'inscrive dans le cadre de la Convention [CCNUCC, la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques] qui est, aujourd'hui, le seul instrument contraignant dont nous disposons. Cela permettra également de savoir si les Etats respectent leurs engagements. Un mécanisme spécifique sous la convention consacre le fait que ce n'est pas de l'aide au développement, encore moins de l'aide humanitaire. C'est aussi pour cette raison qu'il faut un fonds additionnel à ceux qui existent déjà. Les financements doivent être publics et être alloués aux pays qui en ont besoin sous forme de dons et non de prêts. Et ce sur la base du principe de la CCNUCC des responsabilités communes mais différenciées et des capacités respectives. Il n'est pas envisageable que les Etats s'endettent encore. D'autant que dans les pertes et dommages, on distingue les pertes économiques − les dommages causés aux ressources, aux biens et aux services et infrastructures − et les pertes non économiques liées à la disparition des modes de vie, de la culture ou encore à la migration hors de chez soi.

La question des finances climat a toujours été un point épineux. Si les pertes et dommages ne sont pas inscrits dans l'agenda officiel à Charm el-Cheikh, que va-t-il se passer ?

Avant tout, ce serait une honte pour tous ces pays qui ne voudraient pas en discuter. Mais face à l’urgence climatique et à la mobilisation des acteurs de la société civile au niveau international, je pense que cela ne devrait pas arriver.  Avoir cette COP en terre africaine est un avantage dans la mesure où nous serons sur l'un des continents les plus marqués par le réchauffement climatique. C'est le moment de mettre les pays riches face à leurs manquements aussi bien en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre que de respect des engagements financiers pris. Ils ne doivent pas en rajouter en refusant que le financement relatif aux pertes et dommages soit à l'ordre du jour. A la fin de la COP, il faut qu'on puisse obtenir un accord sur la mise en place de ce mécanisme financier qui va marquer un tournant dans la lutte contre le réchauffement climatique. Autrement, ce serait une nouvelle injustice pour tous ces pays et toutes ces communautés qui subissent les effets dévastateurs d'un dérèglement climatique qu'ils n'ont pas causé. J'espère que les Etats concernés le comprendront et qu'un tel scénario ne se produira pas.

Les négociations climat sont souvent longues alors que les dommages sont déjà là et que les victimes ont besoin d'être soutenues maintenant... 

Nous sommes en effet dans l'urgence. C'est pour cela que nous plaidons pour que l'accès à ces financements soit facilité et que des procédures d'urgence soient mises en place. A contrario des processus longs pour accéder au Fonds vert pour le climat. Cependant, nous pouvons compter sur la mobilisation politique des Etats africains et des PMA [Pays les moins avancés]. Nous l'attendions et elle est désormais palpable. La pré-COP de Kinshasa l'a encore démontré. Le Groupe Afrique en a fait une priorité, tout comme le G77 [l'un des plus importants groupes de négociation dans lequel se trouve la Chine] et les PMA. Il y a aujourd'hui une homogénéité de l'ensemble des groupes qui rassemblent les pays du Sud pour affirmer que les pertes et dommages constituent un sujet prioritaire à aborder à la COP27 qui va, de surcroît, se dérouler sur le continent africain

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