Egypte. Les Frères musulmans, seuls maîtres à bord

La mise à l'écart des deux hommes forts de l'armée par le président Morsi met fin au tête-à-tête entre l'armée et les Frères musulmans.

De gauche à droite : Sami Anan, Hussein Tantaoui et Mohamed Morsi.
De gauche à droite : Sami Anan, Hussein Tantaoui et Mohamed Morsi. (EGYPTIAN PRESIDENCY / AFP)

EGYPTE - "Un séisme politique". C'est la formule choisie par le quotidien égyptien indépendant Al-Masriyoun, et relayée par RFI, pour qualifier le coup porté au pouvoir des militaires par le président Mohamed Morsi dimanche 12 août. Ce dernier a pris tout le monde par surprise en limogeant le maréchal Hussein Tantaoui, ministre de la Défense et principal dirigeant de l'Egypte pendant la transition, et le chef d'état-major Sami Anan.

En annulant un décret constitutionnel élaboré avant son élection, Mohamed Morsi s'est en outre emparé des pouvoirs politiques de l'armée, devenant l'homme le plus puissant d'Egypte. Quelles peuvent être les conséquences de ce coup de théâtre ? FTVi a posé la question à des spécialistes du pays.

 L'armée ne ripostera pas

Le président Morsi l'a assuré dimanche soir dans un discours à l'université islamique Al-Azhar, "ce qui s'est fait l'a été en coordination et après des consultations avec les forces armées". Pour Hasni Abidi, directeur du Centre de recherche sur le monde arabe et méditerranéen, ce scénario d'une mise à l'écart négociée des deux responsables militaires tient la route. Contacté par FTVi, il explique que "le président égyptien ne pouvait pas ignorer le poids de l’armée et, par conséquent, la décision de la décapiter a été prise de concert avec le Conseil supérieur des forces armées", dont Tantaoui et Anan étaient les numéros un et deux.

La mort de 16 gardes-frontières égyptiens dans le Sinaï, dimanche 5 août, a mis les militaires, déjà très critiqués par l'opinion publique pour leur gestion de la transition, en position de faiblesse. "On s'attendait à ce que Morsi et les Frères musulmans réduisent l'influence de l'armée ; l'affaire du Sinaï a accéléré le processus", analyse pour FTVi Khattar Abou Diab, consultant en géopolitique et enseignant à l'université Paris-Sud. S'il estime qu'il n'y a pas eu de négociations proprement dites, il juge peu probable une riposte de l'armée.

"Je ne vois pas d'éléments de riposte, je vois des éléments d'adaptation, constate-t-il. L'armée va jouer la légalité, mais va rester le gardien du temple, à distance." Malgré ces limogeages, l'institution préserve ses intérêts : son contrôle de pans entiers de l'économie, que détaillait Libération en juin dernier, n'est pas menacé et en outre, la nomination de Tantaoui et Anan comme conseillers du président ferme la porte à d'éventuelles poursuites judiciaires pour la sanglante répression de manifestants pendant la période de transition. Enfin, les remplaçants des deux retraités sont eux-mêmes issus du Conseil supérieur des forces armées. "L'armée rendra le pouvoir si elle préserve ses privilèges", expliquait en février à Afrik.com Tewfik Aclimandos, chercheur au Collège de France. 

Les pleins pouvoirs aux Frères musulmans

Un peu moins de deux mois après l'élection de Mohamed Morsi, le remaniement de dimanche met fin au tête-à-tête entre l'armée et les Frères musulmans au sommet de l'Etat égyptien. "Le président se retrouve seul à bord, constate Hasni Abidi, c'est aussi un défi pour lui." Les Frères musulmans, dont Morsi était le candidat, se plaignaient jusqu'ici de "l'étroitesse de sa marge de manœuvre". Ils ne pourront plus se cacher derrière cette excuse désormais.

"Ce ne sera pas un long fleuve tranquille", abonde Khattar Abou Diab. Depuis la chute d'Hosni Moubarak en 2011, le pays connaît d'importants problèmes sécuritaires et économiques, notamment dus à la mauvaise gestion des militaires, comme l'explique Le Monde. Ils sont également attendus au tournant sur le plan politique : l'Egypte n'a toujours pas de nouvelle Constitution depuis la révolution, et le président Morsi s'est arrogé dimanche le pouvoir de nommer une seconde assemblée constituante si l'actuelle ne parvient pas à rédiger le texte.

"Il n'y a plus de contre-pouvoir"

Pour le moment, "la pratique réelle du pouvoir n'a pas changé. On passe d'un monopole du parti de Moubarak à un monopole des Frères musulmans", schématise Khattar Abou Diab. "Aujourd'hui, il n'y a plus de contre-pouvoir", constate Hasni Abidi, qui regrette que la transition se soit faite "dans le désordre", avec l'élection d'un nouvel exécutif avant l'élaboration de la Constitution. Le sort de la révolution de 2011 va donc se jouer dans les mois à venir. Les Frères musulmans "voulaient montrer qu'ils respectent l'alternance politique. On verra si leurs actes suivront leurs paroles", confie prudemment Khattar Abou Diab.

Si la nomination, dimanche soir, d'un vice-président connu pour son indépendance, le juge Mahmoud Mekki, peut être perçue comme rassurante, le consultant relève quelques signes inquiétants d'abus de pouvoir, comme la tentative de contrôle des médias. Le propriétaire d'une chaîne de télévision et d'un quotidien hostiles aux Frères ont par exemple été déférés devant la justice lundi 13 août pour offense au président Morsi. Le premier pour avoir "incité au meurtre" du chef de l’Etat, l'autre pour avoir publié "des informations et rumeurs mensongères" ayant porté atteinte aà Morsi et pouvant "nuire à l’intérêt général et déstabiliser" l'Egypte.

Pas de "changement radical" dans la relation avec Israël

A l'étranger, Israël regarde avec inquiétude la mise à l'écart des piliers de l'ancien régime. Le quotidien populaire Maariv estime, lundi 13 août, que cette "purge n'est pas de bon augure pour Israël". En paix avec l'Egypte depuis 1978, l'Etat hébreu craint que le nouveau pouvoir ne revienne sur les accords de Camp David signés cette année-là par les militaires égyptiens. 

Les spécialistes contactés par FTVi ne croient pas à une remise en cause de ce "pilier de la politique étrangère égyptienne", selon les mots de Hasni Abidi. "Il n'y aura pas de changement radical, mais peut-être un réaménagement", juge-t-il, en évoquant les mesures d'aide à l'enclave palestinienne de Gaza prises par le président Morsi. "Je crois que dans l'immédiat, les Frères musulmans vont jouer l'apaisement", appuie Khattar Abou Diab. A l'extérieur comme à l'intérieur, les premiers pas du nouveau pouvoir seront scrutés avec attention.