Egypte : "La destitution de Morsi peut faire sombrer le pays dans la violence"

Pour le spécialiste Jean-François Daguzan, le renversement du président islamiste par l'armée risque de pousser une partie des Egyptiens vers les courants extrémistes et armés.

Un manifestant anti-Morsi dans les rues du Caire (Egypte), le 3 juillet 2013.
Un manifestant anti-Morsi dans les rues du Caire (Egypte), le 3 juillet 2013. (AMR DALSH / REUTERS)

Jeudi 4 juillet, l'Egypte se réveille sans gouvernement. Le président Mohamed Morsi a été renversé la veille par l'armée et transféré à l'aube au ministère de la Défense. Son équipe est quant à elle détenue dans un bâtiment militaire.

A quelques heures de la prestation de serment d'Adly Mansour, le chef de l'Etat par intérim chargé de la lourde tâche de gérer la transition, francetv info a demandé son analyse à Jean-François Daguzan, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique et rédacteur en chef de la revue Maghreb/Machrek.

Francetv info : L'armée prend-elle un risque avec cette destitution ? 

Jean-François Daguzan : Oui, car cette remise en cause du processus démocratique la met en porte-à-faux. Si la solution qu'elle propose ne conduit pas à sortir le pays du marasme dans lequel il est, qui le fera ? Après elle, il n'y a plus d'option. 

Car c'est la crise économique qui a principalement conduit la foule à descendre dans les rues. Les Frères musulmans n'ont pas su trouver la solution et l'armée n'a aucun programme sur le sujet.

Des violences sont-elles à craindre ? 

L'Egypte est dans l'euphorie et les Frères musulmans sont sonnés. Mais on peut désormais redouter que le pays sombre dans la violence.

Les Frères musulmans ont gagné les élections à la loyale. Ils ont fait des choix politiques et des erreurs, mais cette fin de leur expérience politique envoie un signal désastreux. Ce renversement va les conforter dans leur droit à la résistance.

Les Frères musulmans ont-ils les moyens de combattre ? 

Il existe en Egypte des groupes plus extrémistes, pas directement liés aux Frères musulmans, mais assez proches. Ils ont pris leurs distances dans les années 1990, refusant de composer avec le gouvernement de Moubarak. Mais ce renversement leur donne raison et ils ont des capacités d'action.

Quel est le risque pour la démocratie ? 

La situation est du pain bénit pour les jihadistes. Cette expérience avortée d'un gouvernement démocratique islamiste va pousser une partie de la population vers les courants extrémistes et armés, et en particulier Al-Qaïda. Ce renversement peut laisser penser aux Egyptiens que seule la prise de pouvoir et la gouvernance par la force et les armes sont efficaces.

Que peut-il se passer ensuite ? 

Dans un pays de près de 80 millions d'habitants et aussi divisé, il est difficile pour le moment de savoir qui va sortir du chapeau. Soit les Frères musulmans acceptent le processus proposé par le gouvernement de transition, et reconnaissent l'échec de Morsi. Soit ils entrent en résistance et se lancent dans la lutte armée.

Un schéma à l'algérienne est totalement envisageable. Quand le Front islamique du salut gagne les élections en 1992, l'armée algérienne prend le pouvoir. On connaît la suite : une décennie de guerre civile, avant que le pays ne retrouve une certaine stabilité.