Mozambique : plus il y a d’attaques jihadistes dans le nord, moins on en connaît les auteurs

Des opérations jihadistes se déroulent dans la région du Cabo Delgado, alors que d'importants gisements gaziers ont été découverts au large des côtes de cette province.

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France Télévisions Rédaction Afrique
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Une villageoise et son bébé dans la localité d'Aldeia da Paz dans la province de Cabo Delgado (nord du Mozambique), attaquée par des jihadistes. Photo prise le 24 août 2019.  (MARCO LONGARI / AFP)

Depuis le début d'avril 2020, les forces de sécurité du Mozambique disent avoir tué plus d'une centaine de membres des groupes islamistes, qui sèment la terreur dans la province du Cabo Delgado, au nord du pays. Des violences qui ont fait au moins 900 morts, selon un décompte de l'ONG spécialisée Acled, et causé le déplacement de plus de 150 000 personnes, selon les autorités. Le journal sud-africain Mail & Guardian évoque une "insurrection sans visage", dans la mesure où l'on ne sait pas exactement qui sont ces assaillants. Certains experts font le lien avec la découverte d'importants champs gaziers au large des côtes de la province.

Au moins 128 (selon l’AFP) ou 129 (selon Reuters) islamistes ont été tués entre le 7 et le 12 avril dans le village de Muidumbe et les îles de Quirimba et Ibo, a précisé le ministre de l’Intérieur du Mozambique. Ces opérations ont été lancées à la suite d’une attaque jihadiste menée le 7 avril dans une localité, qui avait fait 52 morts, a fait savoir la police. Selon cette source, les islamistes s’en étaient pris indistinctement à des jeunes villageois qui refusaient de rejoindre leurs rangs.

Les attaques, qui ont commencé en 2017, se sont intensifiées depuis le début de l’année 2020. Acled a ainsi décompté 101 "incidents" entre le 1er janvier et le 25 avril. Soit une augmentation de 300 %.

Les assaillants sont désignés par les populations locales sous le nom d'"al-Shabab" ("les jeunes" en arabe), mais n’auraient pas de rapport avec les groupes du même nom en Somalie. Ces dernières semaines, ils auraient brièvement occupé plusieurs villes de la province du Cabo Delgado. A chaque fois, des hommes armés y ont détruit des bâtiments officiels, des banques ou des infrastructures et hissé un drapeau noir portant des inscriptions en langue arabe, avant de se replier. Dans plusieurs vidéos diffusées ensuite sur les réseaux sociaux, ces islamistes disent vouloir instaurer la loi islamique dans la région. "Nous ne voulons pas un gouvernement de mécréants, nous voulons le gouvernement de Dieu", affirme l'un d'eux.

Des citoyens mozambicains, qui ont fui les violences islamistes, s'apprêtent à quitter le camp de réfugiés de Luwani, dans le sud du Malawi, le 22 septembre 2018.  (AMOS GUMULIRA / AFP)

Le Cabo Delgado : une région pauvre, mais riche

"Les observateurs notent que ces violences interviennent dans une partie du pays largement oubliée par l’essor économique des années 2000", notait franceinfo Afrique dès juin 2018. Le taux de chômage y est élevé, en particulier chez les jeunes. "Les récentes découvertes de pétrole et de gaz dans la région ont suscité beaucoup d’espoirs, mais les communautés n’en ont tiré que très peu d’avantages, voire aucun, en particulier dans les zones rurales", expliquait l’universitaire Eric Morier-Genoud en février 2019.

Deux des compagnies internationales exploitant les gisements gaziers offshore, l’américaine Exxon Mobil et la française Total, ont exprimé leur inquiétude face à une violence qui pourrait affecter leurs opérations, rapporte Reuters. Ces gisements devraient être mis en service à partir de 2022.

"Le gouvernement est en train de perdre le contrôle" de la situation

Jusque-là, le pouvoir ne communiquait que très rarement sur les attaques. Les rares fois où il le faisait, il en rendait responsable des "criminels ou des mineurs illégaux". Mais le 23 avril, il les a attribuées pour la première fois au groupe Etat islamique (EI). Dans un communiqué daté du 23 avril, son conseil national pour la défense et la sécurité explique avoir "analysé les attaques (…) et conclu que le fait qu'elles étaient revendiquées par l'Etat islamique, révèle que nous avons à faire à la présence d'une agression extérieure de la part de terroristes".

Les autorités admettent ainsi implicitement qu’elles n’arrivent pas à venir à bout de ces opérations. "La situation dégénère et le gouvernement est en train d’en perdre le contrôle", a expliqué un chercheur mozambicain au site New Humanitarian. Malgré les promesses maintes fois répétées du président Filipe Nyusi, ni la police, ni l'armée n'ont réussi à rétablir l'ordre. Signe des temps, les forces de sécurité sont, depuis peu, "épaulées par des entreprises de sécurité privées de la région", croit savoir l’AFP. Comprendre : des mercenaires. Selon la BBC, ceux-ci seraient d’origine russe, américaine et sud-africaine. Jusque-là, ils n’ont pas remporté "de succès significatifs", note le site de la radio-télévision publique britannique.

Des militaires mozambicains s'entretiennent, le 13 juin 2018, avec des habitants de la province du Cabo Delgado (nord du Mozambique), dans une zone attaquée par des jihadistes. (JOAQUIM NHAMIRRE / AFP)
Des organisations de défense des droits de l'Homme, dont Human Rights Watch, ont accusé les forces de sécurité mozambicaines de graves abus, notamment des exécutions sommaires et des détentions arbitraires. Le principal parti d'opposition du Mozambique, la Renamo, est la première organisation locale à avoir accusé directement les forces de sécurité d'exactions et à en donner les détails. Selon cet ancien mouvement rebelle, ces dernières auraient ainsi tué 14 civils le 23 avril dans le Cabo Delgado. La police a déclaré ne pas avoir connaissance de ces accusations et s'est refusé à tout commentaire. 

De son côté, l'organisation Reporters sans frontières (RSF) s'est dite, le 17 avril, extrêmement préoccupée par la disparition depuis le 7 avril d’un journaliste mozambicain dans l’extrême-nord du pays. Dans son dernier message envoyé à l’un de ses collègues contacté par RSF, le journaliste de la radio communautaire de Palma (nord) Ibraimo Abu Mbaruco indiquait avoir été "entouré de soldats", explique l’ONG.

Qui sont les jihadistes ?

Reste à savoir qui sont les groupes jihadistes à l’origine des violences. En juin 2018, l’organisation Etat islamique a pour la première fois revendiqué une attaque au Mozambique. Une première revendication suivie d’autres. EI "semble faire la promotion de son implication par le biais d’opérations de 'franchise' qui lui ont permis d'imprimer sa marque dans plusieurs régions de l'Afrique", analyse la BBC.

Aux dires des témoins, les assaillants islamistes disposent désormais de véhicules et de matériel militaire, notamment de fusils automatiques, et sont même parfois vêtus d’uniformes de l’armée mozambicaine. Ils n’hésitent pas à s’attaquer à des lieux importants, comme le 24 mars dans le port de Mocimboa da Praia, et le 26 mars dans la ville de Quissanga. Pour les jihadistes, faire publiquement allégeance à l'EI est une manière de s'octroyer une crédibilité, note la BBC.

Certains chercheurs, cités par New Humanitarian, font état de liens entre les jihadistes et des milieux extrémistes au Kenya, en Tanzanie, au Soudan, en Arabie saoudite, en Libye et en Algérie. D’autres évoquent une origine plus locale. Ils font référence à "al-Shabab, une secte religieuse locale – sans lien clair avec les extrémistes somaliens du même nom qui avait émergé au Cabo Delgado quelques années plus tôt". Ses militants "avaient construit des mosquées et des madrassas (établissement d’enseignement chez les musulmans sunnites, NDLR), et avaient prêché une version stricte de l'islam qui les faisait passer pour des étrangers", note New Humanitarian. Le site précise qu’aucune attaque n’a été revendiquée au nom d’al-Shabab.

Pêcheurs mozambicains à Palma, sur le littoral du Cabo Delgado, dans le nord du Mozambique le 16 février 2017. C'est au large de ces côtes qu'ont été découverts d'importants gisements de gaz naturel. (JOHN WESSELS / AFP)

Les très lucratives promesses des champs gaziers

De son côté, le journal sud-africain Mail & Guardian parle d’une "insurrection sans visage". Une spécialiste interrogée par le journal n'est pas convaincue par le caractère islamiste de cette rébellion : pour elle, la manière d’agir de ses combattants est très différente de ce qui se passe ailleurs.

Le journal évoque d’autres pistes : le crime organisé, des combats entre factions du pouvoir. Autre théorie : des groupes de sécurité, tels que "le groupe Frontier Services (…) ou le groupe russe Wagner" pourraient chercher à exacerber "des tensions locales dans l'espoir de décrocher un contrat de sécurité de plusieurs milliards de dollars". Toutes ces théories émergent de l'énorme manne promise par l'existence de champs gaziers au large du Cabo Delgado, observe Mail & Guardian. A titre indicatif, les bénéfices qu'on peut en attendre sont estimés par certains à quelque 60 milliards de dollars…

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