Malversations en Angola : le rôle capital des cabinets d'audit et de conseil dans les abus financiers d'Isabel dos Santos

Isabel dos Santos, son mari, son frère ont fait appel à une kyrielle d'avocats et de cabinets spécialisés, souvent établis off-shore, pour échafauder leur fortune colossale à l'origine douteuse.

La façade du cabinet d\'audit PricewaterHouseCooper (PwC) à Bombay en Inde (photo du 11 janvier 2018).
La façade du cabinet d'audit PricewaterHouseCooper (PwC) à Bombay en Inde (photo du 11 janvier 2018). (DANISH SIDDIQUI / REUTERS)

L'affaire Isabel dos Santos met en lumière la constellation de cabinets d'audit, d'avocats ou de conseil accusés de fermer parfois les yeux sur l'origine douteuse de la fortune de leurs clients, en particulier les "Big Four", les quatre plus grands cabinets comptables du monde. Ce nouveau scandale montre comment des centaines d'entreprises, "beaucoup étant basées dans des paradis fiscaux comme les Iles vierges britanniques, ont été utilisées par Isabel dos Santos pour devenir la femme la plus riche d'Afrique pendant que des millions d'Angolais vivent dans une extrême pauvreté", dénonce l'ONG Global Witness.

Le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) a dévoilé le 19 janvier 2020 une série de documents décrivant les montages financiers mis en place par la fille de l'ex-président angolais Jose Edouardo dos Santos pour, dit-il, "siphonner l'argent des sociétés publiques du pays". Ces documents baptisés "Luanda Leaks" illustrent notamment le rôle de "facilitateurs" joué par les grands cabinets comptables, qui ont tous travaillé pour les dos Santos à un moment donné, notamment PricewaterHouseCooper (PwC), KPMG, EY et Deloitte. D'après l'enquête du consortium, ces entreprises tout comme des sociétés de conseil telles Boston Consulting Group (BCG) ou des cabinets d'avocats "ont fait circuler de l'argent, audité des comptes, créé des sociétés écran, suggéré des manières d'éviter les impôts en ignorant les signaux d'alerte", écrit l'ICIJ.

PwC annonce vouloir lancer une "enquête interne"

BCG et KPMG n'ont pas répondu aux demandes de commentaires de l'AFP. EY dit respecter la législation et ne pas s'exprimer sur ses clients par mesure de confidentialité, ainsi que Deloitte, qui rappelle "ne plus travailler pour Finstar", société de satellites télé où avaient investi les dos Santos.

En revanche, PwC, particulièrement mis en cause par les Luanda Leaks a réagi en affirmant "lancer immédiatement une enquête interne" et mettre fin à "tout travail pour des entités contrôlées par la famille dos Santos". Des têtes pourraient commencer à tomber à la suite des révélations. Ainsi, "la démission du responsable de PwC pour l'Angola et le Portugal Jaime Esteves est probablement juste le début d'une réévaluation en profondeur des liens des milieux d'affaires avec Isabel dos Santos", estime Alex Vines, analyste du centre de réflexion Chatham House.

Mme dos Santos, qui fait l'objet d'une enquête de la justice angolaise, laquelle a bloqué ses comptes et avoirs locaux, qualifie pour sa part ces accusations de mensonges motivés politiquement par le gouvernement de João Lourenço, l'homme qui a succédé à son père à la tête de l'Angola. Elle nie en bloc toute malversation.

Isabel dos Santos est restée sous les radars de détection de signaux de corruption

L'ICIJ fait remarquer que Mme dos Santos, en qualité de "personnalité politiquement exposée" aurait dû, comme l'exige la législation européenne, faire l'objet d'une évaluation par les cabinets d'audit et d'avocats pour détecter de possibles signaux de corruption ou de conflits d'intérêt. La plupart des banques occidentales, soumises à des règles plus strictes que ces cabinets, ont d'ailleurs refusé de travailler pour Mme dos Santos, relève l'ICIJ. Or "les signaux d'alerte sont apparus quand elle a été nommée directrice de" Sonangol, la société pétrolière d'Etat en Angola, remarque Daniel Bruce, directeur général de Transparency International UK, interrogé par l'AFP. C'est en tout cas le dernier scandale en date pour un secteur qui en compte beaucoup. La faillite d'Enron et le rôle joué par Arthur Andersen qui avait validé ses comptes falsifiés ont sonné le glas des "Big Five" à l'orée des années 2000. Au Royaume-Uni, ces cabinets d'audit sont par ailleurs critiqués pour avoir certifié les comptes de groupes qui périclitaient sans agir, comme la chaîne de grands magasins BHS, le groupe de construction Carillion ou le voyagiste Thomas Cook.

Le rôle d'agents immobiliers ou autres intermédiaires qui ont permis à Mme dos Santos d'acquérir trois somptueuses propriétés à Londres ou encore un yacht est également dénoncé par l'enquête du consortium. Un rapport de l'ONG Transparency International en octobre épinglait déjà les bijoux, voitures de course et autres propriétés luxueuses impliqués dans le circuit de blanchiment de l'argent sale transitant par le Royaume-Uni.

Sans une lutte mondiale contre l'argent sale, les cabinets d'audit ont de beaux jours devant eux

Enfin, des cabinets d'avocats "importants au Portugal", ancien colonisateur de l'Angola, sont accusés par l'ICIJ d'avoir aidé Mme dos Santos à créer des sociétés écran dans des paradis fiscaux comme Hong Kong ou l'Ile Maurice, qui rendent difficile le traçage des fonds et coopèrent mollement ou pas du tout avec les autorités d'autres pays. A Lisbonne, un banquier portugais, visé par la justice angolaise dans le cadre de l'enquête sur Isabel dos Santos, a été retrouvé mort chez lui où il se serait probablement suicidé, a-t-on appris le 23 janvier 2020 auprès de la police.

"Dans trop d'endroits comme les territoires britanniques d'outre-mer, il reste trop facile de créer des entreprises anonymes, y placer les fortunes suspicieuses, et les utiliser pour acheter des propriétés ou des biens de luxe" en blanchissant ainsi ces fonds, dénonce Global Witness. Il y a "un manque d'application (des lois anti-corruption et blanchiment au Royaume-Uni) et pas d'incitation crédible pour s'assurer que les vérifications sont faites", renchérit Daniel Bruce. Pour Tax Justice Network, tant qu'il n'y aura pas d'adhésion mondiale aux normes de lutte contre le blanchiment, la corruption et les infractions aux obligations fiscales se porteront bien.