De nombreux Sud-Africains désenchantés, 25 ans après la chute de l'apartheid

L'élection en avril 1994 du président noir, Nelson Mandela, avait suscité d'immenses espoirs dans une Afrique du Sud meurtrie par plusieurs décennies de répression sanglante sous l'apartheid. Un quart de siècle après, nombre de citoyens sont déçus.

Le président sud-africain Cyril Ramaphosa salue ses partisans après une réunion électorale de son parti, le Congrès national africain (ANC), à Alexandra (banlieue de Johannesburg), le 11 avril 2019. 
Le président sud-africain Cyril Ramaphosa salue ses partisans après une réunion électorale de son parti, le Congrès national africain (ANC), à Alexandra (banlieue de Johannesburg), le 11 avril 2019.  (WIKUS DE WET / AFP)

"Vous nous avez chargés de changer l'Afrique du Sud (...). Notre plan est de créer des emplois, de promouvoir la paix et la réconciliation et de garantir la liberté de tous", avait lancé Nelson Mandela en prenant ses fonctions le 9 mai 1994. Cinq législatures plus tard, son Congrès national africain (ANC) tient toujours fermement les rênes du pays. Mais l'euphorie des promesses d'une "vie meilleure pour tous" a cédé la place à la désillusion et à une colère sourde qui pèsent sur la campagne des élections générales du 8 mai 2019.

Clairement, le bilan statistique du pays n'est pas à l'avantage des gouvernements qui ont succédé au prix Nobel de la paix. Depuis 1994, les inégalités ont augmenté en Afrique du Sud, au point d'en faire une des sociétés les plus inégalitaires au monde, écrivait en 2018 la Banque mondiale dans un rapport intitulé Vaincre la pauvreté et l'inégalité en Afrique du Sud. Entre 2011 et 2015, trois millions de Sud-Africains ont basculé dans la pauvreté, soulignait l'institution. Malgré l'émergence d'une classe moyenne, 20% des foyers noirs vivent dans une extrême pauvreté contre 2,9% des foyers blancs, selon "l'Institut sud-africain des relations entre les races" (IRR).

Mise au ban des nations pour cause d'apartheid, l'Afrique du Sud devait bénéficier de son retour dans l'économie mondialisée une fois ce système raciste démantelée. Mais près une période faste entre 1994 et 2006 où elle a atteint jusqu'à 5,6%, la croissance économique du pays a été stoppée nette par la crise financière de 2008. Depuis, elle peine à redécoller : elle n'a pas dépassé 0,8% en 2018.

L\'ancien président sud-africain Jacob Zuma dans le township de Shakaskraal le 16 avril 2019.
L'ancien président sud-africain Jacob Zuma dans le township de Shakaskraal le 16 avril 2019. (RAJESH JANTILAL / AFP)

Chômage, corruption, tensions raciales, criminalité...

Le chômage continue de gangréner la première puissance industrielle du continent et frappe actuellement 27% de sa population active, contre 20% en 1994. Au-delà des chiffres, la corruption est devenue endémique au sommet de l'Etat et dans les entreprises publiques depuis la présidence de Jacob Zuma (2009-2018).

Sur fond de fortes disparités sociales, les tensions raciales mettent à dure épreuve la nation arc-en-ciel rêvée par Nelson Mandela. La question de la propriété de la terre irrite la majorité noire et la minorité blanche. Les commentaires racistes, qui fleurissent notamment sur les réseaux sociaux, provoquent régulièrement l'émoi de l'opinion.

Dans le même temps, l'Afrique du Sud est gangrénée par une forte criminalité. En 2018, plus de 20 000 personnes ont été victimes de meurtres. Soit 57 par jour. Contrairement à une opinion largement répandue, le taux d'homicides pour 100 000 habitants a toutefois chuté depuis l'apartheid. En 1994, le pays, sur le point de basculer dans la guerre civile, enregistrait 74 homicides quotidiens.

Dans les townships, la population, toujours privée d'électricité, d'eau ou de logement décent, ne masque plus sa frustration. "La vie était mieux avant (l'apartheid) parce que les Blancs prenaient soin de nous", résume à l'AFP une pasteure noire d'un bidonville de la ville de Coligny (nord), Bella Lemotlo. "Depuis que nous les Noirs sommes au pouvoir, on pleure. On se ment en disant qu'on vit en liberté. Ceci n'est pas la liberté..."

En février 2019 devant le Parlement, le président Cyril Ramaphosa n'a pas masqué ce grand désenchantement. "Notre démocratie a fleuri (...), mais la route vers la vraie liberté est longue et nous avons vu les divisions de notre société s'accroître", a-t-il dit. "La tâche qui nous attend est considérable", a-t-il ajouté. Une tâche qui constitue tout l'enjeu des élections du 8 mai.