Soudan : qui sont vraiment les kandakas, ces souveraines antiques?

Une jeune Soudanaise, debout sur une voiture, haranguant la foule devant le QG de l'armée : les images ont fait le tour du monde et des réseaux sociaux. Sa silhouette et sa tenue lui ont valu d'être surnommée "kandaka" (ou candace), en référence aux souveraines qui ont marqué l'histoire de la région dans l'Antiquité. Mythe ou réalité ?

Immense affiche de rue montrant une image d\'Alaa Salah, qualifiée de \"kandaka\" (souveraine antique) et devenue une icône des réseaux sociaux mondiaux. L\'inscription en arabe signifiant : \"Mon grand-père est Taharka (pharaon koushite au VIe avant notre ère, NDLR), mon aimée est Kadaka\".
Immense affiche de rue montrant une image d'Alaa Salah, qualifiée de "kandaka" (souveraine antique) et devenue une icône des réseaux sociaux mondiaux. L'inscription en arabe signifiant : "Mon grand-père est Taharka (pharaon koushite au VIe avant notre ère, NDLR), mon aimée est Kadaka". (- / AFP)

Une Soudanaise s\'adresse à la foule pendant une manifestation demandant le départ du président soudanais Omar el-Béchir, le 8 avril 2019 à Khartoum, capitale du pays. 
Une Soudanaise s'adresse à la foule pendant une manifestation demandant le départ du président soudanais Omar el-Béchir, le 8 avril 2019 à Khartoum, capitale du pays.  (LANA H. HAROUN / TWITTER / REUTERS)

La jeune femme, vêtue et voilée de blanc et parée de boucles d’oreilles dorées, que l’on voit sur photos et vidéos, s’appelle Alaa Salah. Agée de 22 ans, elle est étudiante en architecture et ingénierie à l'Université internationale du Soudan à Khartoum. En quelques jours, elle est devenue l’une des icônes de la contestation au Soudan, sur les réseaux sociaux. Une icône dont l’action ne plaît pas forcément… L’envoyé spécial du Monde à Khartoum, Jean-Philippe Rémy, rapportait le 10 avril 2019 dans un tweet qu’elle "dit recevoir à présent des menaces de mort"

Royaume de Koush et de Méroé

Selon Alaa Salah, l'histoire de son pays est marquée par celle de reines influentes. "Cela fait partie de notre héritage", a-t-elle expliqué à l'AFP. "Il y a un fond culturel très matriarcal au Soudan. On appelle d'ailleurs les femmes d'un surnom très significatif. On les appelle les kandakas. C'était le nom donné, il y a des millénaires, aux reines et princesses du royaume du Koush qui régnaient sur le Soudan", rapporte de son côté un chroniqueur de politique étrangère de France Inter, Anthony Bellanger.

Le royaume de Koush ? Il s’agit d’un nom qu’on donnait, dans l'Antiquité, à la Moyenne et Haute Nubie, au sud de l’Egypte et au nord du Soudan. Une région dont les pharaons ont "toujours craint et redouté la puissance", observe l'universitaire Brigitte Gratien (sur le site du voyagiste Clio). Mais apparemment, ce royaume, dont il reste peu de traces, a aussi vécu sous le joug de l’Egypte. Celle-ci soumettait son"peuple pour en faire des esclaves qui construisaient" les pyramides.

Au IIIe siècle avant notre ère débute dans la région une civilisation brillante, dite de Méroé (le nom d’une ville), qui va durer environ jusqu’au IV siècle de notre ère. Mais dont la connaissance reste parcellaire. Une civilisation qui a, elle aussi, édifié des pyramides, par dizaines. Le site de Méroé (est du Soudan) est aujourd’hui classé au Patrimoine mondial de l’Unesco.

Pyramide royales sur le site de Méroé au Soudan.
Pyramide royales sur le site de Méroé au Soudan. (REUTERS / MOHAMED NURELDIN ABDALLAH / X01806)


Candaces, ces femmes qui tenaient les commandes

"Une des particularités de cette société : ce sont les femmes qui en tiennent les commandes. Les reines noires de Méroé – on les appelle les candaces – manient l’épée et détiennent réellement tous les pouvoirs", croit savoir Le Monde. Candace (apparemment nom modernisé de kandaka) ? "On ignore la signification exacte de ce titre habituellement traduit par 'reine-mère’', mais on sait qu'à plusieurs reprises, des femmes, désignées dans les textes officiels comme 'candace' (kdke) et 'souverain' (qore), montèrent sur le trône de Méroé", observe de son côté Claude Rilly, chargé de recherche au CNRS (sur le site du voyagiste Clio).

Méroé a "donné au pays, juste avant l’ère chrétienne, une impératrice qui avait défait les légions romaines d’Auguste", rapporte un article de Jean-Philippe Rémi dans Le Monde. Pour Claude Rilly, les Méroïtes avaient attaqué Assouan, en Egypte romaine, en 25-24 avant J.-C., à l’époque d’Auguste. Celui-ci riposta. "La victoire des Romains, mieux armés, mieux organisés, fut complète, et des ambassadeurs méroïtes durent rencontrer Auguste (…) en 21-20 avant J.-C. L'empereur fit apparemment preuve de clémence", rapporte le chercheur.

Les historiens classiques rapportent que les guerriers méroïtes étaient alors conduits au combat par leur souveraine, une candace borgne répondant peut-être au nom d’Amanirenas (terme qui signifierait "Amon est son nom"). Amanirenas est aujourd’hui célébrée par nombre de sites internet.

Temple d\'Amon sur le site antique de Naga au Soudan (à 170 km au nord-est de Khartoum et 50 km à l\'est du Nil) 
Temple d'Amon sur le site antique de Naga au Soudan (à 170 km au nord-est de Khartoum et 50 km à l'est du Nil)  (AFP / BARBIER BRUNO / HEMIS.FR)

Pour autant, en l’absence de connaissances scientifiques attestées, il est difficile de faire la part des choses entre le mythe et la réalité... 

Une société contemporaine fort peu matriarcale

De nos jours, la société soudanaise n’est pas franchement matriarcale. Et la condition des femmes y est très difficile. Les lois locales les empêchent "de se rassembler en public, leur imposent les vêtements à porter, autorisent les châtiments corporels comme la lapidation et les coups de fouets en cas d'infraction pénale ou même de contestation des lois. Chaque année, elles sont des dizaines de milliers à subir ces peines", rapporte le JDD.

Femmes manifestant à Khartoum contre le régime du président el-Béchir le 11 avril 2019.
Femmes manifestant à Khartoum contre le régime du président el-Béchir le 11 avril 2019. (- / AFP)

De plus, "la question des violences sexuelles est très prégnante au Soudan", selon Amnesty. L’adultère y est lié au viol "et les femmes violées peuvent ainsi être condamnées à la lapidation pour adultère". Ce n’est sans doute pas pour rien que selon la BBC, 70% des Soudanais qui manifestent depuis décembre sont… des Soudanaises.